Chers tous,
Depuis dix minutes mes doigts errent sur mon clavier, osent tracer quelques lettres, martèlent rageusement la touche « effacer », cet article est douloureux et je ne sais pas par où le commencer.
Commençons par le plus simple : le factuel. Je suis admissible à l’ENS et je passe dans les jours qui viennent les oraux. Mes livres à venir se précisent, et je vous en reparlerai.
Venons en au plus pénible. Quelqu’un que j’aimais profondément est décédé. J’ai hésité à l’écrire ici : je sais bien que vous ne la connaissiez pas, que vous n’avez rien d’autre à me dire que « je suis désolé(e)», que cela ne sert strictement à rien et vous place dans une situation inconfortable de sympathie forcée – d’ailleurs, je vous autorise à ne rien écrire du tout, à cliquer sur la croix rouge et oublier mon impolitesse. Mais moi, j’ai besoin d’écrire cet article.
Il y a trois ans, lors du jumelage entre ma ville et Königsberg in Bayern, à peine suis-je entrée dans la salle qu’une femme radieuse est venue vers moi, m’a appelée par mon prénom – alors que je n’avais aucun souvenir de l’avoir jamais rencontrée, mais si, il y a très, très longtemps -, m’a baignée de son sourire et demandé dans un français parfait à quelle table je voulais m’asseoir, et si je voulais rencontrer les jeunes Allemands. Elle m’a présentée à sa fille, qui est devenue une de mes amies les plus chères, et à celui qui est aujourd’hui mon fiancé. Cinq minutes plus tard, elle était sur scène, dans un costume scintillant, une guitare électrique bleu phosphorescent à la main, elle a joué Nightwish, Hammerfall, Metallica, bref, elle a mis une ambiance du tonnerre dans cette salle plus habituée aux bals musette. Elle chantait diaboliquement bien, et toujours avec ce sourire ensoleillé, la joie faite visage, et entre deux solos, elle disait à quel point elle était heureuse d’être là, cette année comme depuis plus de 25 ans, de célébrer l’amitié franco-allemande au riff et à la batterie. Bref, dès la première seconde, j’ai adoré Irene Mett-Grüne. Je n’étais pas la seule. Sa joie de vivre magnétisait toute personne qui la croisait. Je sais, on dit toujours cela quand quelqu’un meurt, qu’il était merveilleux, que tout le monde l’aimait, etc, mais pour Irene, tout le monde l’a toujours dit, et c’était la stricte vérité. Elle était juge, et j’ai rarement vu quelqu’un mettre autant de passion et de conviction dans son métier. Elle était rockstar, leader de plusieurs groupes, de la chorale de Volkslieder aux distorsions déchaînées, et sur scène, elle était tout simplement prodigieuse d’énergie et de bonheur. Elle était l’âme de trois jumelages franco-allemands et d’un millier d’associations, clubs, rassemblements, car son don naturel et son plus grand plaisir était de tisser des liens entre les gens – quand elle est morte, la douleur jaillissait des quatre coins d’Allemagne, de France, des Etats-Unis, et tous ceux qui appelaient ne le faisaient pas par politesse. Je crois que je ne connais personne d’autre qui possède un tel génie de l’amour : partout où elle allait, Irene le suscitait. A ses funérailles, on entendait que deux mots, répétés dans tous les discours, dans chaque phrase, plusieurs fois par phrase, refrain entêtant et incontournable : « Liebe, Freude » - amour, joie.
J’ai passé deux semaines chez elle, et ma grande passion pour l’Allemagne date de là. Chaque fois que j’allais outre Rhin, et ceux qui me connaissent devinent la fréquence, nous nous retrouvions chez elle, jouions à dix mille jeux qu’elle inventait, parlions d’absolument tout, pendant des heures.
Je savais que les métastases la dévoraient. Mais, contre mes - hélas - nombreuses expériences des cancers, contre l’évidence médicale, contre ma raison qui jouait les cassandres en sourdine, je n’arrivais pas à croire qu’elle pouvait mourir, car elle ne le pensait pas une seconde. Il y a trois semaines, nous avons mangé des glaces aux fruits rouges, et elle me parlait des chansons qu’elle comptait jouer, des lieux où elle voulait voyager, de mille projets, de tout ce qu’elle ferait « dès que je serai guérie », tout au futur, jamais au conditionnel. Ce n’était pas un masque destiné à nous rassurer. On m’a dit qu’elle n’avait accepté de parler de sa mort que dans les toutes dernières heures, quand l’asphyxie et les appels éplorés l’assaillaient, mais que trois jours encore avant son dernier souffle, elle continuait à parler d’avenir et de projets. Même lorsque la douleur était insupportable, elle m’écrivait pour me demander de mes nouvelles, comment se passait ma khâgne, qu’est ce que j’écrivais en ce moment, où j’allais voyager cet été, jamais, jamais pour se plaindre ou pour parler de sa maladie. Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi lumineux.
J’ai promis de toujours me souvenir d’elle. Ce sera facile, car c’est un mensonge : je n’aurai pas à me souvenir, elle ne sera jamais une carte postale posée sur une cheminée mentale, un bibelot empoussiéré. Elle vivra à travers chaque instant de ma vie, car je lui dois tant d’amis, mon amour, et la langue qui est celle de mes rêves, de mon journal intime, de mes bouleversements les plus intimes et les plus troubles, l’allemand – chaque fois que je parle allemand, elle prend vie pour moi. Je n’arrive toujours pas à prendre la mesure de son absence, peut-être car on ne se résout jamais à l’inexprimable, mais aussi, parce que je lui dois tant de choses qui sont devenues miennes, que le vide me paraît factice.
Si je suis en train d’écrire à minuit et demi, m’efforçant de soigner mon style alors que le deuil ne m’inspire qu’une logorrhée d’amour et de chagrin (Albert Cohen le dit : il rabâche, ressasse, il ne se soucie pas de la mesure et du bon goût), c’est parce que ce soir je cherchais quelque chose d’elle. Pas une photo. J’en ai, j’aime son œil de zénith flamboyant, mais ce n’est pas suffisant. Car ce qui était extraordinaire chez Irene, c’est sa voix, cette voix si pleine de joie, de passion, de vie, cette voix puissante et douce à la fois, cette voix qui nous faisait frissonner quand elle prenait sa guitare. Dans mes fichiers sont toutes les chansons qu’elle jouait lors des jumelages, et j’avais un faible, très faible espoir, d’en avoir une qui ne soit pas la version originale, mais son interprétation, bref, un enregistrement de sa voix. Je les ai faites défiler en accéléré, meurtrie chaque fois que j’entendais une voix masculine. J’ai cessé mon zapping désespéré en voyant le nom d’un des derniers fichiers, et j’ai hésité une seconde avant de l’ouvrir. Car je savais que si celui là n’était pas un enregistrement d’elle, aucun ne le serait. Nothing else matters de Metallica. Sa chanson préférée. Le soir de la mort de son père, elle la chantait avec des larmes dans la voix, et nous pleurions tous avec elle. J’ai lancé la chanson, attendu avec angoisse le début du chant, et à quarante secondes environ, la première phrase est venue, et avec elle mes larmes. C’était elle. Sa voix claire, haute, puissante, animée, et sur cette chanson, infiniment douce - un étrange mélange de peine et de soulagement (soulagement d'avoir retrouvé cet enregistrement, de ne pas l'avoir perdue entièrement, d'avoir capturé un si beau fantôme) m'a aiguillonné les yeux. Rien de triste dans cet enregistrement. J’entendais son sourire, je la sentais tellement vivante, tellement présente, je sanglotais comme un enfant et je riais de la retrouver tellement là.
C’est si facile de conserver les visages, on a des dizaines d’images, mais les voix… Vous ne pouvez pas imaginer à quel point je suis heureuse d’avoir cet enregistrement, je n’arrive pas à dire quelle douleur et quelle joie il m’a causé…
J’ai besoin d’écrire encore. La mort nous effraie tous, mais moi elle m’obsède. Je crois que je n’ai jamais cessé d’y penser – elle structure tous les instants que je vis. Mes plus grandes joies sont teintées d’une immense mélancolie, car je les sens se dissoudre à mesure qu’elles me ravissent, et c’est comme si mon bonheur m’attirait encore plus vite vers le néant qui me poursuit, qui m’alourdit de tous les instants anéantis, et qui un jour m’aura. Ma phobie des cadavres, ou plus exactement, de la décomposition, est indescriptible – d’ailleurs, la pudeur m’empêche de la décrire. Pourtant, et je sais que cette phrase aura un son horrible, j’ai l’habitude de la mort. J’ai vu mourir tellement de proches. Et j’ai hérité des morts des autres, car mon arbre généalogique est un échafaudage de tombes et de trous noirs ; ma famille s’est construite sur des deuils à la chaîne. A un tout autre niveau- j’ai honte de cette transition -, j’ai grandi dans une ferme et il ne se passe pas un mois sans qu’on n’enterre ou ne jette au ravin le cadavre d’un oiseau, chat, chien. Des dizaines de bêtes mortes sont passées par mes mains, et je cours le plus vite possible pour me débarrasser de leur tiédeur avant qu’elle ne disparaisse, comme s’ils allaient se putréfier entre mes doigts.
Je retrouve des textes écrits quand j’avais neuf ans, et je me rends compte que je n’ai pas progressé d’un pouce. Ce sont toujours les mêmes mots, les mêmes questions qui reviennent : puisque la chair pourrit et disparaît, où vont les rêves, les sentiments, les créations, est-il possible que Faust se corrompe avec le cerveau de Goethe, que l’amour porté à une famille retourne à la poussière avec le charnier de cellules ? A quel point sommes-nous ce corps ? Comment quelqu’un peut-il être toute la vie d’un autre être humain, la raison pour laquelle il se lève, son but quotidien, son amour absolu, son Autre, son indissociable, et soudain disparaître irrémédiablement – comment la conscience peut-elle être éteinte comme un interrupteur et avec elle tout l’amour ? Comment le monde peut-il se remettre de toutes ces béances qui l’ensanglantent, ces néants inconsolables ? L’humus que nous foulons est un immense cimetière, nous vivons sur les morts, et comment tout peut-il avoir l’air aussi normal ?
C’est cette placidité de l’univers face aux drames indicibles qui me terrifie. Cette indifférence des hommes qui mettent les cimetières au cœur de leurs villes. La mort est partout, détruit sans cesse, et il ne se passe rien. Voilà pourquoi une mélancolie aussi vénéneuse, aussi lourde et inextricable, pèse sur chacun de mes instants : je ne peux voir un paysage sans penser aux siècles qui pèsent sur l’horizon, aux ombres qui soutiennent son soleil, aux océans de murmures enfouis. Toute ma vie, tous mes textes les plus personnels, sont une géologie hallucinée de ces millénaires sédimentés.
Je m’abrutis de littérature et de philosophie, et je n’ai fait que découvrir à la pleine lumière les abîmes que je devinais, sans en combler la moindre parcelle. J’ai lu tellement de choses sur la mort. Essais, poèmes, romans… J’ai trouvé des textes superbes, mais je n’ai rien compris de plus. Comment l’homme peut-il être tout et rien ? Toutes les théories me fascinent, mais aucune n’a une once de vérité pour moi. Les religions, ni les philosophies de la transcendance, ni les épicurismes, existentialismes et autres pensées de l’instant m’occupent, me distraient, m’intéressent, mais je me suis résignée à ce qu’elles ne résolvent rien. Car, même dans les moments où je pourrais vouloir être capable de céder à la lâcheté, au réconfort, vouloir croire à une autre vie, une continuité, quelque part, je repousse cette possibilité avec une facilité décourageante. Même dans le deuil, je balaie Dieu d’une pichenette. Ma lucidité est incurable.
La littérature est ma seule illusion : parfois, j’ai l’impression d’animer par les mots le fantôme, l’ombre des êtres aimés. C’est pour ça que j’ai écrit ce texte, qui vous a sans doute mis affreusement mal à l’aise.
Je voulais dire à quel point j’ai aimé Irene, à quel point je l’aime encore, à travers ce qu’elle a semé de beau et de lumineux dans ma vie. Ce qui reste de l’amour et de la vie après l’inimaginable, c’est peut-être ce seul instant, l'instant où vous lisez ce texte.
Pour revivre il suffit qu'à tes lèvres j'emprunte
Le souffle de mon nom murmuré tout un soir.
Mallarmé
Pardon pour ce texte neurasthénique. J’espère que tout va bien pour vous.
Amitiés à tous ceux qui me lisent.
Ariane



