Chers tous,
Merci pour vos commentaires, qui me touchent beaucoup. Même si parfois cela dure très, très longtemps, je voulais vous dire que je réponds toujours à tous les commentaires, et je vous demande de ne pas vous offusquer si vous ne me voyez pas le faire : cela finit toujours par arriver… Je suis peu sur ce blog, c’est vrai, mais j’ai une bonne raison : je suis complètement absorbée par mon roman. Je me suis promis qu’avant mes vingt ans – le 6 septembre prochain -, ce roman qui tient mon imaginaire captif depuis maintenant trois ans serait achevé et digne d’être lu par mon éditrice, et croyez-moi, j’ai encore beaucoup, beaucoup à faire… Je crois qu’en ce moment, je serais un spécimen intéressant pour la psychiatrie, car je présente les symptômes d’une monomanie absolue : je ne pense qu’à ça, même quand je cesse d’écrire, même pendant mes examens… Récemment, j’ai eu mes partiels, et c’était un vrai duel dans mon cerveau : j’écrivais trois lignes sur ma copie, puis un gigantesque blanc m’immobilisait net, mon stylo bavait dans le vide… un personnage venait de débarquer dans ma tête, et le partiel pouvait bien attendre dix (ou vingt) minutes, moi, j’étais occupée ailleurs. Le plus embêtant, c’est que ces blancs me viennent aussi alors que je traverse la route ou que je passe sous une grille électrique en train de se refermer ; si vous me trouvez tranchée en deux, sachez que c’était par amour de l’art et professionnalisme absolu.
(De toute façon, je vois Aiglures comme un lieu de dialogue, un endroit où vous pouvez me trouver facilement, et non comme un « blog » au sens habituel, qui se donnerait pour mission de commenter l’actualité ou de proposer une lecture soutenue. Mes articles ne sont que des prétextes pour vous offrir un espace commentaires, donc je crois que cela n’a aucune importance si je poste peu.)
Pour me faire pardonner, je poste ici un « essai poétique », Rêve de la jeune fille jetée dans la cénote. Je crois qu’il a été publié dans la revue littéraire et poétique des élèves de l’ENS, Magmas, mais comme j’ai manqué quelques numéros, je ne l’ai pas vu passer…
Rêve de la jeune fille jetée dans la cénote
Quand vint le soir ils la jetèrent dans la cénote
Dans les eaux sombres des froides régions infimes
Déjà chutait l’ombre à la bouche d’abîme
Il lui faut survivre une nuit dans la cénote.
Les parois sont raides elle s’y arrache les ongles
Elle crie tant que la mort tenaille son souffle
Que son cœur perd le pas – comme la nuit sera longue.
Les eaux sont glaciales, et le rêve pire encore.
Au dessus d’elle s’est tarie toute lumière
Dans le noir elle se heurte aux murs de la cénote
Elle est close cette fosse, dôme de pierre
Sauf peut-être – elle le devine – en dessous.
Car elle sent s’étendre, entre deux hurlements,
Entre deux déchirements de chair sur la roche
- Par vagues dans sa tête s’engouffre le sang –
Un monde qui rôde profond sous la cénote.
Elle les sent ces nuits plus noires que le ciel
Nourrir les neuf fleuves du royaume d’en bas
Neuf hoquets de mort insufflent vie à son rêve
Voici que s’ouvrent les neuf voies de Xibalba.
Par delà les neuf chambres de Xibalba
Le feu le froid les chauve-souris les lames
Le jaguar ou les scorpions, enfin tu verras
Ce monde se jeter dans l’horizon en flammes :
Tu verras Xibalba courir droit vers l’Ouest
Itzas, loin sous vos jours, à l’insu de vos vies,
Votre monde s’est condamné à disparaître
Car Xibalba le suicide du soleil suit !
Transis ses yeux de l’Orient à l’Ouest tressautent
- Oui tout cela arrivera tout est écrit
Les heures s’écoulent et votre temps s’enfuit –
La jeune fille se noiera dans la cénote.
Vous Itzas, si vous plongerez dans le soir
C’est qu’au matin demain flamboiera votre nuit
C’est qu’un astre roux calcinera votre gloire
Quand ce jour commence la nuit vous engloutit.
Vos demeures seront violées par les racines
Qui une à une les disjointent ; vos cités
S’effriteront pierre après pierre, et vos œuvres
Dans la jungle avide se feront mausolées.
Une voie, une loi traversent votre sous-sol
Et vous juge : les mondes dévorent les mondes
Comme cette nuit vous me sacrifiez au songe
Cette aurore d’autres ondes vous enfouissent.
Chaque règne est parricide : il goûte la mort
De ceux qu’il éclipse. L’effroyable vanité
Des soleils successifs, il la lit sur vos corps.
Tout homme croît par l’angoisse et le regret.
Rien jamais ne s’élève ici bas sans la mort
De là vient la passion. De là vient la beauté.
~
A l’aube flottait son corps bleu dans la cénote
Quand revinrent les prêtres de Chichen Itza
La prophétie ne mourait pas avec la morte
Vers l’Orient rouge de sang pointait son doigt.
Le texte m’a été inspiré par un voyage entrepris il y a plus d’un an au Mexique, dans la péninsule du Yucatán, qui m’a subjuguée et profondément troublée… je pense que je n’ai pas fini d’écrire sur le sujet et que ceux qui me lisent le retrouveront !
(Une cénote est une cavité souterraine dont le sommet s’est effondré, de sorte qu’elle ouvre un gouffre dans le sol, et que les basses eaux y affleurent. Il semble que les cénotes aient eu une importance pratique, religieuse et symbolique extrême pour les Mayas ; ce qu’on sait, c’est que des personnes, souvent des jeunes filles, « élues » par les prêtres, ou devant subir un châtiment, y étaient jetées pour une nuit entière… Si elles survivaient, elles devaient, l’aube venue, raconter les visions qui les avait submergées durant cette nuit de presque agonie. Ces visions étaient considérées comme des prophéties.)
Pour ceux qui ont le temps et l’envie, quelques choses que j’ai aimées et eu envie de partager :
- Je suis tombée sous le charme du groupe berlinois Get Well Soon, et je pense que vous comprendrez pourquoi si vous regardez leur clip Witches ! Witches ! Rest now in the fire.
http://www.youtube.com/watch?v=RPKtK9Utr4Y
Cela fait très longtemps que je n’ai pas vu une telle beauté dans un clip musical. Je le trouve absolument extraordinaire…
- J’ai été marquée par le récit de Gérard Loizeau, Prié de me taire, paru aux éditions Max Milo. Une enfance campagnarde, où l’église rythmait la magie et la solennité de ce monde isolé, et une famille d’une grande piété ont poussé l’auteur à rentrer à l’âge de onze ans au séminaire, et jusqu’à sa quarante-quatrième année, il fut prêtre. Puis il prit conscience que les sacrifices exigés par la prêtrise ne furent jamais consentis, bien plutôt arrachés par la manipulation et l’édification d’une prison mentale, et il revint à la vie laïque. Son témoignage est un document de grande valeur sur l’« ancien monde », l’Europe vieille de deux millénaires, où l’individu n’existait pas par lui-même, mais par le Tout auquel il est intégré : la société des ordres, des hiérarchies vues comme divines, de la négation de ses propres impulsions, une société qui aurait dû disparaître en 1789 mais qui a largement mordu sur le XXe siècle… Ce livre répond à des questions que je m’étais souvent posées (comment en vient-on à être prêtre ? quel processus mental est mis en œuvre ?), et il le fait avec beaucoup de grâce, un style qui sait faire revivre des lieux et des temps disparus… J’ai beaucoup appris et j’ai souvent été émue.
- Vous allez me dire que j’arrive mille ans après la guerre… que ça fait longtemps que tout le monde l’a lu, ce truc, mais j’attends toujours que ces livres-là sortent en poche aux Etats-Unis pour les commander et les lire : Sur la plage de Chesil (On Chesil’s beach), d’Ian Mac Ewan, cette histoire d’un jeune couple des années 50, emplis de respect et d’amour l’un pour l’autre, mais que leur éducation puritaine a cadenassés dans leurs propres corps, et la honte et les malentendus saccageront leur nuit de noces… Ce court roman est à la hauteur des éloges qu’il a suscités, et je me suis délectée de chaque ligne : chaque détail est juste, savoureux et poignant. Il m’inspire à la fois une admiration littéraire et une empathie humaine.
Une seule remarque, non, ce n’est pas un
reproche : cette œuvre réussit un portrait parfait… des années 50, époque refermée, parfaite par sa clôture, époque révolue que l’on peut saisir d’une seule main, comme tous les objets
achevés. Le présent, lui, s’éparpille et se disperse.
Années 50, époque mythique, aussi. Je discutais l’autre jour avec un ami canadien (anglophone) au goût et au jugement très sûrs, et je lui disais mon admiration pour ces romans qui parviennent à
capturer une époque à travers le destin d’un personnage, parler d’un monde en parlant de quelqu’un. Ryan me dit : « Cite-moi des titres. » A prayer for Owen
Meany, de John Irving. The Falls, de Joyce Carol Oates. Foxfire, par la même. « Tu ne remarques rien ? » Que dois-je remarquer ? « Toutes ces histoires se déroulent à la même époque. » Les années 50 et
60. Apogée du mythe américain, les années de foi, d’innocence dans la surabondance, et la fraîcheur des premières révoltes contre un Eden dont on profite
encore.
(Et puisqu’on parle des années 50 aux Etats-Unis, je rajoute un tiret : The life and times of the Thunderbolt Kid, du merveilleux Bill Bryson. Ce livre est probablement le meilleur livre qui ait été écrit sur cette période, un livre d’histoire transfiguré par l’humour, l’intelligence et le sens du détail symbolique propres à Bill Bryson. J’ai adoré. Il a réussi à me rendre nostalgique d’une époque que non seulement je n’ai pas connue, mais qui est la sienne, à ce vieux croûton. Marre des ancêtres qui viennent gâcher le plaisir des jeunes… ! Ma remarque est plus sincère qu’elle n’en a l’air. La génération des quinqua-, sexagénaires a tendance à nous étouffer avec ses souvenirs grandioses de mai 68, de Woodstock, d’existentialisme ou de Kerouac… Enfin, le livre de Bryson est une vraie réussite.)
Revenons aux années 50 en littérature. Les années fastes, donc… suffisamment mortes pour qu’on puisse les analyser à la perfection. J’ai cherché un contre-exemple. J’ai dit à Ryan : Non, regarde, In the beauty of the lilies, de John Updike… et j’ai aussitôt retiré mon objection absurde. In the beauty of the lilies : années 1900, la même chose un demi-siècle plus tôt. Encore (déjà) une période où le rêve américain fleurit dans toute sa luxuriance, où New-York est la terre promise : jamais autant d’immigrants ne se sont pressés vers la statue de la Liberté qu’en 1906. Et encore (déjà) une période, comme toutes les apogées, propice à la critique, avec la fraîcheur virulente des premières morsures portées à un sang bien frais. L’esprit révèle toujours son génie avec plus d’éclat quand il détruit, plutôt que quand il crée… Ces périodes sont bénies pour les auteurs. Ils célèbrent le mythe et le démolissent à la fois. C’est prodigieusement réussi, et c’est presque trop facile.
Je crois qu’il faut parler du présent. Prendre le risque de glaner des épis encore dispersés, de se heurter à la fragmentation, à l’inachevé. Prendre le risque de se tromper… car il est toujours plus facile d’avoir eu raison après coup. Il est plus facile d’écrire sur les années 70 que sur les années 80, sur les années 80 que sur les 90, sur les 90 que sur les 2000, évidemment.
J’ai envie d’essayer, quitte à me tromper lourdement. J’ai envie d’écrire sur Maintenant, et c’est ce à quoi je m’applique en ce moment. Par avance, je sollicite votre indulgence…
Bonne soirée à tous.
Amitiés,
Ariane
Commentaires Récents