Chers tous,
Il y a des salons du livre dont on repart avec l’envie de se faire seppuku avec un coupe-papier. Hameaux paumés dont
les cinq habitants sont tous allés brailler quine et carton au loto communal, temps moite et froid comme une éponge humide qui vous colle à l’échine et vous refile un nez en arrosoir pour les
jours qui viennent, deux livres vendus en tout et pour tout, un à l’organisateur, l’autre à une dame franchement charitable qui a pris pitié de votre air suicidaire, et trois heures passées à
tenir le crachoir à un auteur régionaliste, père du chef d’œuvre « Cinquante ans à Bourg de Caillette vus par la cheminée de mon Pépé » - que j’ai dû acheter, en plus. Bref, quand ma
mère (Sylvie Brunel, pour ceux qui n’auraient pas suivi) et moi avons vu sous la bedaine du bonhomme Michelin que Lussan était un minuscule village quelque part aux confins de l’Ardèche ou du
Gard, on a pas senti le truc. Mais nous avions tort de médire sans avoir vu. Je crois que Lussan était le meilleur salon du livre auquel j’ai participé jusqu’ici. Déjà, en gravissant la route en
lacets, nous avons eu le loisir de constater que le village était magnifique, le meilleur de la Provence de carte postale, corseté de remparts médiévaux et coiffé d’un joli clocher. On s’est
dit : même si on s’emmerde à s’en déraciner les molaires, au moins, notre agonie sera agréable. Puis, on s’est approchées du parking et, ô surprise, ô bonheur, il était si plein que nous
avons eu à chercher une place – usuellement, un incommensurable espace vide comme le néant intersidéral s’offre à nos yeux en détresse et nous nous garons un suaire à l’âme. Dernier
indice encourageant : une pancarte nous signalait le nom de ce salon, "Lussan se livre". Très réussi, non ? Je me suis alors dit : "même si toutes les voitures garées ici viennent pour un
festival de l'andouillette, il y a au moins un type avec qui je pourrais discuter dans ce village, celui qui a trouvé ce titre. Amen".
Le cœur gonflé d’espérance, nous avons marché vers l’église, derrière laquelle se tenait le salon et… le paradis. Les stands étaient joliment agencés sur la place, des bouquinistes avaient déployé un véritable coffre au trésor, plein d’auteurs publiés dans de vraies maisons d’édition (avec des couvertures imprimées nettes, des reliures clean, une attachée de presse et tout et tout !) dédicaçaient leurs livres, le libraire, jovial et bien organisé, avait disposé nos ouvrages en pile (oui, nos ouvrages, et pas « Dieu et les femmes en Occident » parce qu’il s’est planté en lisant le titre de mon premier bouquin) et ils nous attendaient… Le salon, au fil de la journée, s’est rempli de gens plus gentils les uns que les autres, curieux, ouverts, attentifs, désireux de discuter, bref, le lecteur de rêve, celui qu’on cherche sur Meetic-electre des années d’incompréhension durant, « jeune auteur cherche lecteur disponible, célibataire des neurones, aimant encre, vélin et plus si affinités, pour effeuillage d’un soir ou union durable ». Il y avait des jeunes profs enthousiastes, des ados au look marrant, des femmes folles des chevaux, et cette variété rare de lecteurs qui fait les charmes discrets de la vie dans les contrées retirées du Sud – Ardèche, Lozère, Var, etc - : les hippies lettrés, adeptes de tournesols et de pages, venus lire et réfléchir au soleil et au calme, et qui promènent leur sourire de marins partis à l’aventure dans les allées du salon. Et puis, la merveilleuse surprise du jour, Sylvain, avec sa chouette sur l’épaule, a fait un détour (dont je n’ose imaginer l’ampleur…) pour prendre La déliaison et faire signer à ma mère Cavalcades et dérobades. Qu’il me soit permis de lui exprimer mon immense gratitude. Sylvain, veux-tu m’épouser ? (Littérairement, bien sûr. On fera bibliothèque commune, on lira et écrira jusqu’à ce que la cartouche vide nous sépare, et on ira reposer nos cerveaux à Disneyland. Qu’en penses-tu ?)
Bref, Lussan, c’était génial. En plus, le repas était extra, et j’ai dévalisé le salon. Mes grandes marottes du moment, ce sont la Suède, la renaissance et la théologie. La Suède pour m’ouvrir au grand royaume du Nord et trouver la langue de mon éternelle fascination des pays de l’hiver ; la Renaissance car je n’aime rien autant que les points de bascule et les tableaux, vus à Cologne et Berlin, où le gothique explose en une débauche de couleurs, d’extravagances et de perspectives, m’ont captivée : ce sont deux mondes qui se heurtent. Et la théologie, sans doute pour les mêmes raisons, pour scruter ceux qui croient que le monde est un cosmos où tout se tient, et discerner au cœur de la spiritualité la philosophie des bondieuseries castratrices. Ok, c’était un peu abscons, je reviendrai là-dessus dans les articles qui suivent. J’ai donc acheté, chez un couple de bouquinistes adorables et passionnés :
- Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, de Selma Lagerlöf (je vous avais déjà parlé
d’elle : elle est l’auteur de Des trolls et des hommes), que je voulais lire depuis longtemps, que je suis en train de dévorer. C’est l’histoire d’un garçon changé en lutin qui
traverse la Suède avec des oies sauvages, un hymne à la beauté des pays nordiques et un conte très divertissant.
- Un voyage aux régions polaires, de Joël Thézard, obscur prof de dessin d’un lycée du Nord parti en croisière dans les pays du froid. L’édition n’est pas datée, mais je suppose que le voyage des années 20-30. Bien que ce ne fût absolument pas son intention, M. Thézard est très drôle : c’est un beauf et il ne sait pas écrire. Il recopie laborieusement le menu intégral de tous les repas qu’il consomme sur le bateau et expédie en deux lignes la visite d’une ville, décrit les Norvégiens comme les figurants d’un safari et s’étonne pendant trois lignes que les Anglais disent « Aïceberg » pour « Iceberg », puis part dans de grandes envolées philosophiques du type « Comme la bêtise humaine est grande ! ». Mais, malgré lui, ce journal intime d’un benêt chez les icebergs arrive à être intéressant : il évoque négligemment, entre deux festins, des lieux uniques, des anecdotes savoureuses, qui vous donnent envie de vous précipiter dans un bateau, comme ce point le plus septentrional de l’Europe, un rocher d’où les suicidés vont se jeter dans le Nord absolu, ou le fantasmatique Spitzberg. Bref, un bouquin à revivre et réécrire.
- Les justes, de Camus, probablement la pièce politique que je place au dessus de toutes les autres, vue plusieurs fois et jamais lue jusqu’à ce jour, et qui me marque toujours autant.
- Chants de mort, magnifique et inquiétant recueil de poèmes grecs évoquant l’innommable, préfacé par Jacques Carrière, qui recèle quelques perles de douleur et de mystère : odes, chants populaires, prières à l’odeur de noirs cyprès et de cauchemars anciens, qui m’ont irrésistiblement rappelé L’Ile des morts de Böcklin.
Ma mère s’est régalée de vieux livres de géographie et de sciences naturelles, dont un délirant Dictionnaire des
bêtes ignorées qui parle de morts-vivants, d’hybrides d’éléphant et de vampire, de caméléons zombies, et autres bestioles charmantes. Nous avons aussi pris à notre voisine de stand, Sophie
Chauveau, ses essais sur les peintres de la Renaissance, La passion Lippi et Le rêve Boticelli, qui m’ont tentée par leur ambition à retranscrire l’atmosphère bouillonnante de
l’Italie qui se métamorphose, et dans lesquels je me plongerai très vite. Enfin, mon autre voisin, Yan de Kerorguen, m’a offert son roman En nous les futurs morts grandissent, qui plonge
dans l’horreur proche des génocides en Bosnie – pays qu’il connaît bien et qu’il a souvent parcouru dans les années 90 -. Ce roman a été tué par la faillite de son éditeur et je crois bien, à
l’heure où on arrête Karadzic, qu’il mérite une deuxième vie… Je vous laisse le lien de cet entretien trouvé sur le net :
http://www.place-publique.fr/article1978.html
Bref, Lussan, c’était génial. J’espère qu’ils me réinviteront l’an prochain.
Je n’oublie pas ma promesse d’écrire mes carnets de voyage et je vous parle de Berlin et de la vallée du Rhin
très vite. Et puis, protégée par mon absence de publication cette année, je me ferai un plaisir de commenter la rentrée littéraire, de découvrir Tristan Garcia, de confirmer mon a priori négatif
sur Angot, de vérifier si Catherine Millet ou Colombe Schneck méritent le concert de louanges qu’on leur adresse, de tester le dernier Nothomb, etc. Bref, ce blog est vivant et il a repris du
poil de la bête. Niark, niark, niark.
A très vite !
Ariane
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