Présentation

Profil

  • : Ariane Fornia
  • aiglures
  • : Femme
  • : 06/09/1989
  • : Europe à la folie
  • : littérature Livres
  • : Je suis un jeune écrivain, auteur de - Dieu est une femme, Denoël, 2004 ; - La Déliaison, avec Sylvie Brunel, Denoël, 2004 ; et - Dernière morsure, Robert Laffont, août 2007. Ce blog est un lieu ouvert. Vous êtes les bienvenus.

Jeudi 10 septembre 2009 4 10 /09 /2009 15:29

Chers tous,

 

Cette année encore, je suis allée au salon du livre de Lussan, en me souvenant d'avec quelle appréhension j'avais vu la silhouette de tortue solitaire du village sur la colline, et de la manière magistrale dont Lussan avait pulvérisé mes préjugés sur l'absence de lectorat dans les villages paumés de mon beau midi. Lussan, cette année encore, c'était le bonheur. Mon voisin de droite était Paul Payan, un médiéviste adorable au look très "bataille d'Hernani" ;  je n'essaie pas de dire du mal en douce de mon voisin de gauche, c'est juste que c'était ma mère. En face de moi, comme l'an dernier, une insurmontable tentation émanait du stand des bouquinistes, et je suis repartie les doigts cisaillés par une montagne de vieux papier, du Leiris, du Michaux, l'énigmatique Encyclopédie des morts du serbe Danilo Kis, des livres de psychanalyse des années 50, le Dialogue entre un prêtre et un moribond de Sade… A Lussan, je suis toujours ravie de me ruiner et d'aggraver ma scoliose. Les lecteurs sont là, curieux, prêts au dialogue, et surtout, gentils. On a toujours tendance à sous-estimer la gentillesse. Le pire, c'est ceux qui considèrent ça comme une sous-espèce domestique de la bêtise, comme les roses ne sont que la version fadasse et désarmée des ronces. J'avoue que j'ai pu penser des horreurs pareilles, quand j'avais quatorze ans, un collier de chien et la conviction que j'étais la quintessence absolue de la rebellitude terrestre, je me disais toujours que la gentillesse était louche, dans un monde aussi noir et pourri, qu'elle cachait quelque chose, qu'elle servait de perruque aux crânes vides, et que la méchanceté était une suprême forme d'intelligence. Il m'a fallu un peu de temps pour piger que la gentillesse n'avait rien à voir avec la bêtise, qu'elle était une véritable noblesse, une leçon quotidienne de morale douce. Et puis, franchement, entre se retrouver face à Zemmour et Naulleau, ou face à Gilles et Yvonne, professeurs de français à la retraite écumant les salons à la recherche de livres agréables et d'auteurs avec qui discuter un peu et échanger des sourires amicaux, le choix est vite fait.

Pour le repas de midi, il y avait un flan courgettes-coquilles St Jacques, très réussi. Non, vraiment, Lussan, c'était bien. Merci, vous faites des abonnements à vie ?

 

J'ai abandonné ce blog pendant tellement longtemps que j'aurais pu faire un aller-retour vers la Lune et passer en plus à Carrefour racheter des cartouches, donc très logiquement, quelques petites choses ont eu lieu pendant ce coma virtuel.

Le livre de ma mère Sylvie Brunel, Cavalcades et dérobades (voir l'article en question sur ce blog), a obtenu le prix Pégase de l'Ecole nationale d'équitation – pour les profanes, le cadre noir de Saumur. Que les élégants militaires de Saumur, maîtres absolus de la rectitude équine, de la figure parfaite, de l'équitation élevée au rang d'art impeccable, puissent décerner un tel prix à un roman dont les héros sont des mères de famille folles des chevaux qui tressent des fleurs dans leurs longues crinières et accrochent des pompons à leurs selles western, qui s'épuisent dans les heures supplémentaires pour pouvoir s'offrir le palomino de leurs rêves, qui rêvent en regardant les nuages dans l'œil bleu de leur cheval exotique, qui courent après leur mari parti ou après celui des autres, est une grande preuve d'ouverture d'esprit, et ma mère y a été très sensible. Bon, personnellement, ça ne m'étonne pas plus que ça, j'ai toujours dit que ce roman carrément trop bien déchirait sa mémé.

Dernière morsure est sorti en poche, et bien évidemment, ça réjouit tout auteur. La durée de vie de son livre est prolongée, son public s'agrandit, et curieusement, il entre en paix avec sa conscience. Je vous explique. Quand un livre, par exemple Dernière morsure, sort en grand format, et qu'il coûte seize euros, il y a toujours un moment où vous vivez une scène pénible, comme :

Exemple 1. A : Ariane Fornia B : Mère de famille au chômage vivant dans un HLM en banlieue parisienne avec ses trois enfants.

A : - Bonjour Madame.

B : - Bonjour, c'est vous l'auteur de ce livre ?

A : - Oui, c'est moi.

B : - Je vous ai vue l'autre jour à la télé et je vous ai trouvée super. (Là, je me demande bien pourquoi mais je dis "merci" quand même). Ma fille aînée a seize ans, elle est un peu difficile en ce moment, j'aimerais bien lire votre livre, ça a l'air intéressant, peut-être que j'apprendrai des choses. Et puis, elle aimerait bien le lire, elle aussi.

Elle prend le livre en main. J'ai la réaction naturelle de l'auteur serviable accomplissant son office et je demande :

A : - Vous voulez que je vous le dédicace ?

Elle retourne le livre.

B : - Ah, seize euros… Désolée… Ca va pas être possible, je peux pas me le permettre…

Elle me fait un sourire contrit et s'en va, me laissant navrée. Je voudrais lui expliquer que les seize euros, c'est pas moi qui les touche, moi je touche environ 8%, et que j'aimerais bien lui offrir, mais malheureusement, le livre ne m'appartient pas, il appartient au libraire qui organise le salon, et bien que mon nom figure sur la couverture, si je prenais la décision de lui donner le livre sans l'avoir  préalablement moi-même payé, ce serait du vol. Je serais d'accord pour lui faire cadeau de mes un euro et quelques centimes, mais ça ne marche pas comme ça. Je la regarde s'éloigner avec un persistant sentiment de culpabilité.

 

Exemple 2. A : Ariane Fornia. B : Une personne à mi-chemin entre la vague connaissance et l'ami, disons, un pote, un camarade, un voisin, un membre de famille très éloigné dont plusieurs cas d'alliance me séparent.

B : - Salut, j'ai vu que t'avais sorti un nouveau livre ?

A : - Et oui. (Vous avez sans doute constaté à quel point j'ai l'air con dans ce genre de dialogues.)

B : - J'aimerais bien le lire, tu me le prêtes ?

A : - Euh…

(J'hésite à lui expliquer à quel point le concept de "prêt" est inepte. On ne demande pas à un boulanger de "prêter" une baguette. Soit il vend, soit il offre, point. Selon le degré d'intimité qui nous unit et le temps qui nous est imparti, je développe ou non.)

B (insistant) : - Parce que j'aimerais bien le lire. Tu m'en files un ?

A : - Tu sais, les auteurs ont droit à vingt exemplaires offerts par leur maison d'édition. (Stricte vérité. Vingt, c'est tout.) Ils partent très vite, entre les amis, la famille, (le chat des forêts norvégiennes qui fait pipi sur la caisse d'exemplaires)

B : - Et après, si t'en veux d'autres ?

A : - Je les commande et je les paie. (J'ai droit à 30% de réduction, mais je ne le précise pas, sinon je vais me retrouver à organiser des commandes groupées pour monter un système de vente parallèle au noir. Dealer mes propres livres, non, je n'irai pas jusque là.)

B : - Et il coûte combien ?

A : - Seize euros.

(B expérimente la douloureuse traversée d'un Coca dans la trachée artère.)

B (agonisant) : - Ok, j'verrai. (Je sais bien ce qu'il verra : que dalle.)

 

Maintenant, je peux dire à B : le livre coûte cinq euros. Tu vas dans n'importe quelle fnac, tu l'achètes pour le prix d'un paquet de clopes. Et si vraiment tu es une mère de famille au chômage dans un HLM, si tu veux, je vais dans n'importe quelle fnac et je te l'offre. Et ma conscience est pure : je ne touche plus rien dessus. D'accord, il y a eu des droits de cession. Mais c'est fini. Maintenant, le livre pourrait se vendre à un milliard d'exemplaires, faire surgir des sectes en son honneur, inspirer l'érection de temples et de cathédrales, détrôner la Bible et Harry Potter, je ne verrais pas un centime, j'ai cédé les droits. Je suis enfin devenue un être désintéressé et innocent. Amen.

 

(A part ça, si vous avez compris ce que la fille sur la couverture est en train de fabriquer, signalez-le moi. J'attends vos hypothèses.)

 

Je voudrais finir ce post sur un mot d'excuse et une annonce solennelle. Je vais continuer à négliger ce blog, il le faut. J'écris un roman qui compte énormément pour moi, qui doit être la première chose de ma vie dont je sois absolument fière, dans laquelle je puisse me reconnaître, m'identifier, une chose qui me consolerait de mourir déjà, puisque je pourrais partir en sachant que quelque part, j'ai donné le meilleur de moi-même, une chose qui soit mon testament et ma rédemption. La charge est lourde. Parfois j'ai l'impression d'écrire mille romans à la fois, d'en initier un autre par chaque pensée, ou de me noyer dans un labyrinthe liquide et infini d'encre et de livres lus, rêvés ou ébauchés, parfois j'ai l'impression d'être un vermisseau qui s'ingénierait à soulever le globe. Mais je suis à la fois mystique et obstinée, la pire combinaison qui soit pour un être humain, donc je m'acharne.

Bien sûr, toutes les rentrées littéraires sont une torture. Voici la deuxième où je ne publie rien, où je sombre dans une effroyable paranoïa, persuadée que tant de livres parus ressemblent au mien (tant de livres sur Berlin, sur l'Allemagne…), que je suis vampirisée de mes idées à peine esquissées, qu'on me dérobe mon souffle et que de ma gorge on ne pourra plus extraire que du vide, que le temps joue contre moi… Il y a des amis qui m'appellent ou me laissent un message, qui me demandent "où es-tu, pourquoi est-ce que tu ne publies rien cette année encore ?". Et je me ronge les ongles jusqu'au sang de peur de n'avoir été qu'une supercherie, une coquetterie médiatique, une curiosité éphémère, une petite étincelle comme toutes celles à qui on promet de devenir de grands flambeaux et qui ne laissent qu'une petite traînée de suie dans leur chemin vers l'oubli. Mon éditrice adorable s'intéresse encore à ce que je fais, mon attachée de presse aussi. Et je me demande combien de temps cela va durer, avant que l'on considère définitivement que je ne suis plus bonne à rien.

Mais je crois qu'il ne faut pas écrire comme on édite un catalogue de tendances. Collection automne-hiver, collection printemps-été, attention le buzz vous aimante de tel ou tel côté… Je n'ai pas envie de céder aux sirènes, à la peur de disparaître, la peur d'être oubliée. Je choisis de prendre le temps d'écrire quelque chose dont je sois fière.

Je ne suis plus la gamine surdouée qui a pour atouts la fulgurance et la promptitude, je suis une adulte et on n'a plus rien à me pardonner. J'étais celle qui se riait du temps ("tu as vu comme je suis jeune, comme je suis précoce ?"), maintenant je dois apprendre à travailler avec lui. Je ne serai pas un clown qu'on sort de sa boîte à heure fixe pour distraire la galerie et préparer à la hâte sa nouvelle prestidigitation.

J'espère que vous me comprenez, et que vous m'attendrez encore un peu. Merci.

Par Ariane Fornia - Publié dans : Divers
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