Chers tous,
Comment ça, je n’ai pas posté depuis deux semaines ? Bon… mais, entre
temps, je me suis découvert une grande passion pour le Moyen-Âge, la Bible et les mystiques allemands qui croisent Dieu en se promenant dans les bois.
J’ai beaucoup travaillé, aussi. Vous le savez, j’écris, je tâtonne et parfois je dois tout recommencer… mais je suis dure à la tâche.
J’ai aussi lu deux autres romans de la rentrée, que j’ai vraiment aimés. Ce qui me fournit de la matière à posts.
Les accommodements
raisonnables, de Jean-Paul Dubois. Paul Stern est un scénariste toulousain qui s’enfonce doucement dans une tristesse banale, avec une femme dépressive que le monde extérieur a cessé
d’intéresser et un boulot qui ronronne tranquillement. Mais voilà que son oncle meurt, ce qui non seulement offre à l’auteur l’occasion d’une scène d’anthologie dans un funérarium, mais semble
rompre toutes les digues pour son vieux père guindé, qui se passionne pour tout ce qu’il a haï et éjacule une flopée de révélations fracassantes à chaque entrevue. Paul décide d’accepter un
contrat aux Etats-Unis et se plonge dans l’industrie cinématographique américaine (encore quelques scènes exquises en prévision). Mais voilà qu’il rencontre le clone parfait de sa femme
neurasthénique, avec 30 ans de moins…
Le livre a emprunté aux anglo-saxons tout ce qu’ils font de mieux : le sens des situations, une histoire solide et bien menée, un humour fin et grinçant, tout cela servi par le style bien
dosé de Jean-Paul Dubois, bref, le roman se lit d’une bouchée et se savoure vraiment. J’ai passé un excellent moment.
Alors, quelle est la petite ombre au tableau, le léger malaise que j’ai ressenti après l’avoir refermé ? La raison risque de vous paraître absurde : je suis gênée d’avoir adhéré si
facilement à ce roman… Il s’est si bien fondu dans le moule anglo-saxon que j’ai parfois cru lire une traduction, malgré le style impeccable de Jean-Paul Dubois. Les accommodements
raisonnables m’a fait penser à Lodge, à Irving, bref, à plein d’auteurs que j’aime, alors où est le problème ? Et bien… oui, c’est stupide : ce roman n’a presque plus rien de
français. Non pas que je sois particulièrement attachée à ce qui apparaît comme les spécialités hexagonales, l’autofiction qui tournicote sur ses hémorroïdes et autres résidus de psychanalyse,
les « romans » sans aucun début d’histoire, les récits qui ressassent le vieux stream of consciousness jusqu’à la nausée… Mais il y a malgré tout une griffe française, un certain style,
ou une vision du monde, une touche indicible de notre vieux pays latin… A vrai dire, j’ai peur de mes propres tropismes, peur de tant aimer les story-tellers anglo-saxons que j’en
perdrais le goût de nos charmantes antiquités. Monsieur Dubois, vous êtes génial, mais ne voudriez-vous pas saupoudrer vos livres d’un peu d’autofiction vasouilleuse ? vous regarder
écrire de temps en temps ? vous lancer dans des digressions flamboyantes et parfaitement superflues ? faire, au détour d’un paragraphe, des expérimentations ridicules sur la
syntaxe ? Juste un peu, pour qu’on se dise « ah, c’est bien un Français ». Humbles remerciements hexagonaux.
(A la relecture : frenchy ou pas assez, un livre qui mérite pleinement son succès, ça fait du bien au petit cœur anxieux de l’écrivain.)
La reconstruction, d’Eugène Green. Vous en parler me tient particulièrement à cœur : ce livre ne sera pas dans les listes de
best-sellers, ne causera aucun tapage, il est discret comme une source qui s’enfonce dans le sol et l’imbibe de sa douceur secrète – la comparaison n’est pas gratuite. Ce livre touche quelque
chose de très profond, cette veine souterraine qui irrigue nos géographies familières, comme un réseau invisible qui détermine les pas de nos mondes. Après l’avoir refermé, les larmes me sont
venues aux yeux, mais, chose curieuse, ce n’était pas une émotion sentimentale - bien que le livre fût extraordinairement touchant -, plutôt une émotion intellectuelle :
moi qui me destine à l’étude de l’histoire des idées, je crois aux grands mouvements, aux liens mystérieux qui tissent le destin des civilisations, aux fantômes qui suintent du sol commun, et
c’est une joie de les voir dépeints avec tant de grâce.
La reconstruction, c’est l’histoire d’un professeur qui un jour reçoit une visite surprenante. Un Allemand, qu’il ne connaît pas, vient le trouver et lui affirme qu’il peut éclaircir un
mystère qui a bouleversé sa vie. Cet homme a trouvé un certificat de décès à son nom, daté de trois mois après sa naissance. Le professeur, qui a logé chez son père à Munich dans les années 60,
ne pourrait-il pas l’aider ?
Celui-ci croit ne se souvenir de rien. Mais peu à peu, la mémoire reflue…
Je ne veux pas trop vous en dire. Mais ce roman construit une réflexion sur la paternité qui fait exploser le cadre étroit d’une vie et s’inscrit dans l’histoire d’une civilisation. Ce livre est
un livre sur l’Europe, sur cette culture européenne qui a fondé dans son unité un continent entier et que le nazisme vient frapper en son cœur, et qui pourtant renaît envers et même peut-être de
son massacre ; cette histoire de paternité, c’est aussi le lien inextricable, troublant, entre les victimes et les bourreaux, leur communauté symbolique. Ce roman peut être lu au premier
degré, et l’histoire qu’il raconte, une histoire humaine de mort, de sacrifice et de choix, vous prend à la gorge. Mais surtout, il recèle une métaphore magnifique, celle de l’étrange
résurrection d’une culture qui s’est saccagée elle-même en croyant anéantir l’autre et qui prend son propre cadavre entre les mains. – Vous comprendrez ce que je veux dire si vous lisez. Je ne
veux pas trop vous en dire, je ne veux surtout pas vous gâcher le plaisir d’être poignardé à neuf.
Enfin, je remarquerai juste que ce roman, dont les protagonistes sont Français, Allemands ou Tchèques, a placé en exergue une chanson lettone, comme pour souligner encore une fois ce que l’auteur
suggère : le cœur de l’Europe est à la conjonction des ex-empires centraux, quelque part entre Berlin, Varsovie et Prague, en Bohême peut-être, là où le squelette de notre histoire affleure,
où notre vieille Europe sombre et studieuse se dessine dans les champs, par l’écho des universités, à l’ombre des églises et de leurs copistes anonymes. Ce roman qui montre les os de ce monde a
une qualité hypnotique, et je vous le conseille de tout cœur.
L’automne arrive, ceux qui me lisent depuis longtemps savent dans quelle
transe cette saison me met. Je vous souhaite à tous un beau moment de forêts rousses, d’humus chantonnant ses morts et de ciels baignés d’un gris pensif.
A très vite,
Ariane
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