Les aigles et les éperviers
Bonjour à tous,
(Je préfère respecter les formes de politesse élémentaires avant de vous assener mes réflexions du jour. ;)) Pardonnez-moi pour l’interruption de deux semaines, mais le week-end dernier, j’étais dans un état physique que mon Sur-moi et les convenances sociales m’empêchent de décrire. Cela dit, ces quelques jours d’agonie intensive m’ont permis de voir, lire, relire, revoir plein de choses sympa, genre Phantom of the Paradise, Harry Potter 6, La vie des charançons est bien monotone et The phantom of the opera, la version récente de Joel Schumacher (j’adooore ce film, cela touche en plein cœur la petite fille gothico-romantique et artiste tourmentée que je suis, et les images sont belles et grandiloquentes à revêtir sur le champ une robe de mariée et une couronne de fleurs fanées).
Stock vient de rééditer un livre de Joyce Carol Oates publié en 1993, Confessions d’un gang de filles (Foxfire – Confessions of a girl gang). Je m’y suis plongée hier après-midi, sur le trajet du retour dans la Drôme, et c’est simple, je n’ai pas décollé le nez du livre, de la première ligne (« N’en parle jamais jamais, Maddy-Monkey, elles m’avaient prévenue, c’est la Mort si tu en parles à un seul d’entre Eux ; mais maintenant après tant d’années je vais parler car qui m’en empêcherait ? ») à la dernière (« Une flamme, par exemple, est suffisamment réelle tant qu’elle brûle, non ? Même s’il y a un moment où elle s’éteint, non ? »). Enfin, si, à Valence, j’ai dû changer de train, j’ai bien essayé de tenir ma valise d’une main, le livre de l’autre, et de me repérer dans la gare par la seule force de mes ondes mentales, mais j’ai failli danser un tango collé serré avec la rampe de l’escalator, et il m’a fallu abandonner Legs et Maddy cinq minutes, cinq minutes de souffrances intolérables. Ce livre est tout simplement génialissime, et Joyce Carol Oates, mon auteur vivant préféré. Je sais, la classification des auteurs selon leur statut biologique n’est pas très pertinente, mais je suis obligée de créer des castes pour caser tous mes auteurs préférés. Genre : auteur allemand mort préféré, section théâtre et roman : Goethe ; auteur allemand mort préféré, section poésie libre : Novalis ; auteur allemand mort préféré, section ballades romantiques : Brentano ; auteur allemand mort préféré, section poésie de la moitié du XIXe siècle : Heine…) Ca peut durer longtemps, je sais. Mais Joyce Carol Oates est une très, très grande dame des lettres, une romancière au talent inouï. C’est simple : quoi que raconte Oates, elle est toujours juste. Quelque soit le milieu, l’époque dans lesquels elle place ses personnages, que ses héros soient des trentenaires bourgeois dans une vie bien rangée, comme dans Les chutes, ou des gamines pauvres à l’enfance ravagée, comme dans les Confessions d’un gang de filles, le style fluide et précis de Oates coule dans tous les moules, épouse les méandres de toutes les âmes, et jamais rien ne dissone.

Ces Confessions, par exemple. C’est l’histoire d’une bande de gamines du nord des Etats-Unis qui sont nées avec un couvercle de plomb sur la tête : quartier miséreux, violence, écoles pourries, parents morts à la guerre, alcoolos ou démissionnaires, l’Amérique des sacrifiés, et surtout, surtout, l’Amérique des années 50, qui n’a pas encore connu le féminisme. A cette époque, des mots tels que « viol », « attouchements », ça n’existe pas, ni dans les codes pénaux ni dans les esprits, et ces gamines endurent au quotidien le mépris libidineux des rustres, même au sein de leur propre famille. L’une d’entre elles, Legs, est plus résiliente que les autres, elle se tient droite et furieuse dans ce petit monde de têtes courbées. C’est autour d’elle que Foxfire est fondé, une bande de filles de treize ans, qui opposent aux hommes qui les humilient leur solidarité de « sœurs de sang » et s’en vengent.
Mais, suite à une provocation qui tourne mal, Legs sera emprisonnée de longs mois dans une maison de correction. Là, face à une brutalité qui dépasse tout ce qu’elle a connu, Legs prend conscience de l’ampleur de l’adversité et de l’épaisseur des murs qui l’enferment. Quand elle va ressortir, Foxfire se transformera en un vrai gang de jeunes femmes écoeurées, rageuses, prêtes à tout pour avoir droit à un lambeau de bonheur. Cela ne peut pas finir bien.
Beaucoup d’autres auteurs que Oates se seraient cassé la figure avec un tel sujet. Comment faire raconter ces jeunes filles, sans sombrer dans le misérabilisme ou la démagogie facile de l’auteur qui se croit autorisé à mal écrire sous prétexte que ce sont des pauvres qui parlent, et sans travestir leurs mots pour « faire littéraire » ? Oates s’en tire merveilleusement bien. Tout sonne juste. Ce roman m’impressionne à deux titres : parce que je suis une femme, et parce que je suis écrivain. Cette histoire est bouleversante. La haine et la jubilation de la vengeance, l’avidité au bonheur, je les ai senties avec elles, moi qui ai eu la chance de naître dans un monde où des générations de femmes courageuses ont déjà bravé les crachats des phallocrates et la frilosité des bien-pensants pour que moi, je puisse ne pas avoir honte d’être ce que je suis. Et la prouesse littéraire est remarquable. La narration, très subtile, mêle sans coutures apparentes la voix de Maddy, vingt ans après, la voix de Maddy, à l’époque des faits, et le récit neutre d’une instance omnisciente. Tout s’enchaîne sans heurts, traversé d’images superbes, comme celle des onze éperviers que la typographie dessine – si vous lisez, vous verrez.
Je considère Les Chutes comme un des meilleurs romans de ces dix dernières années – côté uptown. A l’autre bout de la ville, il y a Foxfire, et c’est encore plus prenant.
Joyce Carol Oates est vraiment une grande dame – en tant que femme et en tant qu’écrivain.
J’espère que tout va bien pour vous. Merci à tous ceux qui me lisent.
Ariane