A propos de l'écriture
Chers tous,
J'ai reçu ces derniers temps plusieurs e-mails et commentaires qui me disaient : "j'ai écrit un roman, comment puis-je le faire publier ?" (là, ça va, on reste dans mon domaine de compétence) ou qui me demandaient : "comment écrire ?" (là, ça devient tout de suite plus compliqué. Ca fait à peu près huit mille ans que l'humanité se pose cette question, je ne crois pas résoudre le problème en dix minutes, même avec beaucoup de bonne volonté).
Commençons par la partie facile. Vous avez achevé un manuscrit, vous rêveriez de le voir en librairie. Je vous dis tout de suite : soyez tenace. Certains auteurs aujourd'hui reconnus ont vu six ou sept manuscrits refusés avant de vaincre les comités de lecture. C'est le cas, par exemple, de Marie Darrieussecq. Quand on voit le tirage de ses bouquins, on se dit qu'elle a eu raison d'insister.
Je sais, je ne suis pas un bon exemple : publiée à quatorze ans, je ne vais pas ouvrir une chaire en persévérance face à l'adversité. Je suis l'exception qui confirme la règle. Et puis, sachez quand même qu'avant de voir "Dieu est une femme" relié, j'avais quand même écrit trois romans et demi. (Si, si, de vrais romans, une liasse à en assommer une colonie de mouches.) Personne ne trouve un éditeur dès le jour où il découvre l'existence des stylos.
Donc, vous avez un manuscrit. Soyez sûr de l'avoir vraiment achevé avant de le présenter à qui que ce soit. Imprimez le, relisez-vous, crayon en main, traquez les redites, les phrases maladroites, les incohérences, et bien évidemment, les fautes. (N'envoyez pas un texte tout encoquillé et saupoudré d'hybrides malvenus, ce serait rédhibitoire.) N'hésitez pas à retravailler. Le génie inspiré par la Muse qui d'un seul jet pond un roman qui va révolutionner l'humanité, ça n'existe pas. Poncez, reprenez, faites-vous artisan.
Puis choisissez la maison d'édition à qui vous comptez l'envoyer. Ne bazardez pas votre texte aux quatre vents sans savoir chez qui il va débarquer. Toutes les maisons n'ont pas les mêmes goûts. Evitez d’envoyer une aventure heroic fantasy à un éditeur spécialisé dans les romans psychologiques. N'hésitez pas à regarder, en librairie, sur internet, par qui sont publiés les livres que vous aimez. Feuilletez les livres d'une même maison pour comprendre ce qu'ils recherchent et à qui ils s'adressent. Ne négligez pas les petites maisons d’édition : vous avez plus de chances d’y trouver un œil attentif. Mais n’oubliez pas de jeter un coup d’œil à ce qu’elles publient avant de vous fier à elles les yeux fermés. Une bonne maison d’édition doit être exigeante, retravailler le texte avec vous, bref, se comporter en éditeur et pas en simple imprimeur. En résumé : faites un vrai travail de recherche avant d’envoyer votre manuscrit. Vous économiserez du papier.
Une fois que les élus de votre cœur ont été sélectionnés, imprimez un texte pour chacun d’eux. (Jamais un manuscrit n’est envoyé par e-mail ! C’est un manque de courtoisie et c’est poubelle direct. Il faudra vider une cartouche d’encre, hélas.) Joignez une lettre, dans laquelle vous vous présenterez brièvement, ainsi que votre manuscrit : de quoi s’agit-il, quels en sont les thèmes essentiels ? Mais, je répète, cela ne doit pas être un second roman : soyez concis.
L’un de vous m’a demandé : « qu’est ce qui plaît aux éditeurs » ? Ne vous enferrez pas dans l’idée « je vais calibrer un roman qui plaise à tout le monde, un mélange de Marc Lévy et Dan Brown, de l’amour, du mystère, des bons sentiments, de l’aventure et quelques réflexions philosophiques par ci par là ». Regardez les romans de Jonathan Safran Coer, impossibles à résumer, oniriques, délirants, loufoques, écrits dans un style extraterrestre : ils ont eu un succès mondial. Pourquoi ? Parce que ce sont de bons livres. Je ne crois pas qu’on puisse écrire quoi que ce soit en construisant un livre comme on suivrait une recette de cuisine.
Cela dit, il a quelques constantes. Si le XIXe siècle est le « sacre du roman », le XXIe est sa canonisation. Il est difficile pour d’autres genres d’exister. (D’ailleurs, j’ai grand peine à expliquer que Dernière morsure n’est pas un roman, mais un recueil de chroniques : ça dépasse les capacités d’intégration de tout le monde. Et avant de le voir accepté par Robert Laffont, je l’avais présenté à un autre éditeur, qui m’avait répondu tout naturellement, comme si c’était juste une question de retouches : « on le prend, si vous en faites un roman ». Concrètement : jetez ça à la poubelle, repassez deux ans à votre bureau et filez-moi autre chose ; je n’appelle pas ça « prendre » un livre.)
Et surtout : « ne confiez pas vos misères à la plume ». (L’expression n’est pas de moi. Une éditrice avait déclaré cela lors d’une interview… j’ai malheureusement oublié qui, où et quand.) Les maisons d’éditions croulent sous le poids des manuscrits qui sont des comptes-rendus de psychothérapie. Evitez les scénarii dont la ligne directrice est « j’ai été violé par mon chien quand j’étais petit et donc je suis très névrosé ».
Là, je crois qu’on passe au terrain miné des conseils pour écrire. Je ne suis ni éditrice, ni un grand écrivain avec cinquante ans de carrière au compteur. Je vais juste essayer de partager avec vous les deux ou trois petites choses que je crois savoir sur l’écriture ; c’est à prendre ou à laisser. ;-)
Ne restez pas le nez dans votre vie au premier degré. Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on raconte, c’est comment on le raconte. Mais jamais on ne le racontera bien si on ne prend pas du recul. Comment faire ? Lisez. On ne peut pas lire sans écrire, comme on ne peut faire pousser une plante sans terreau, comme on ne peut jouer du piano sans en entendre.
Il y a mille manières de décrire la naissance d’un amour, la fin de l’été ou la mort d’un rêve. Cela a déjà été raconté mille fois. Ne l’ignorez pas : lisez, lisez tout le temps, et tout ce que vous pouvez, en vous prémunissant contre les préjugés – vous ne croirez pas inventer ce que vous ne faites que rééditer. Lire goulûment vous aidera à dégraisser votre texte en lieux communs et autres facilités : souvent, on sombre dans le cliché par ignorance. On croit dégainer un concept flambant neuf alors que cette idée révolutionnaire encombre déjà les librairies – en élargissant votre horizon, vous éviterez ce genre de déconvenues. Je vous donne un exemple tout simple : un jour, à l’occasion d’un salon du livre, quelqu’un m’a apporté un texte, en me demandant mon avis. (Ce qui me fait toujours virer rouge pivoine et me tortiller de malaise : je ne suis pas éditrice !) Je l’ai lu, cela me faisait terriblement penser à Christiane F., ce que j’ai dit à son auteur ; comme il ne connaissait pas ce récit, je lui ai conseillé de le lire. Et il m’a répondu : « Je ne veux pas le lire, maintenant que vous m’avez dit que mon texte y ressemblait : cela risque de trop m’influencer ». Mais au contraire ! Il FALLAIT le lire, justement pour ne pas faire la même chose, pour se nourrir de cette lecture, la digérer, la surmonter. Ne vous protégez pas des autres livres !
Et vivez. Intéressez-vous au monde, à notre époque, aux gens qui vous entourent, à leur histoire. Ecoutez, observez, ne négligez aucune expérience. Ne boudez pas la presse, ne vous enfermez pas dans votre tour d’ivoire. Ecrire, c’est remodeler le réel. Je peux prendre une image ringarde ? Pour tricoter un pull, il faut des pelotes de laine. ;-)
John Irving a fait dire à l’un de ses personnages, dans A widow for one year : dans un roman, que les situations, les personnages, les détails soient vrais ou inventés n’a strictement aucune importance. Ce qui compte, c’est que ce détail soit juste, qu’il sonne bien. Irving a raison. Quand vous lisez Madame Bovary, vous vous foutez complètement de savoir si Charles était le voisin de palier de Flaubert. Il est totalement vain d’exiger une traçabilité sur les éléments romanesques. (C’est pour cela que la question « mais ça, c’est vrai ou pas ? » m’agace toujours. J’ai toujours envie de répondre : qu’est ce que ça change ? Que je sois sortie ou non avec un mec qui serait le modèle de Wolfram, ça bouleverse votre lecture du roman ? Que le décor du chapitre 9 s’inspire de la rue Bidule à Fromage-sur-Rivière, ça transfigure le livre ?)
Dévorez le monde, emplissez-vous des milliers de sensations qu’il injecte en vous… mais soyez assez fort pour résister au poids de l’émerveillement. Ca, c’est ma lutte quotidienne contre les exaltations romantiques. Je sais de quoi je parle. Face à une cascade, je me sens submergée par une infinité d’émotions et de mots, et je déverserais un déluge d’adjectifs et d’envolées passionnées si je ne me bridais pas. Ne faites pas de votre livre un patchwork d’instantanés. Ne négligez pas la structure, ne lâchez pas le gouvernail.
Et pensez à votre lecteur. Cela rejoint ce que je disais plus haut : ne confondez pas littérature et psychothérapie. Vous écrivez pour être lu par les autres, ils paient même pour ça, alors vous pouvez bien penser un peu à eux ;)
En me relisant, j’ai un peu honte d’avoir été sentencieuse avec si peu de qualifications. Ceci n’est bien évidemment pas mon Art littéraire. Je n’ai pas prétention à l’omniscience ou à l’universalité : c’est à vous de fonder votre religion. (Et puis, c’est vous qui me l’avez demandé, je me contente d’honorer la commande ;-)).
Mais j’espère que ces quelques petits conseils auront été utiles à ceux qui les demandaient. Si vous avez d’autres questions, n’hésitez pas. Et, enfin, autorisez-moi à radoter, encore trois mots : Persévérez. Persévérez. Persévérez. On ne devient pas Victor Hugo un beau matin, pendant qu’on se fait griller un toast. Comme dirait Raffarin : la route est longue, mais la pente est forte ! ;-)
J'espère que tout va bien pour vous.
A très vite.