Novembrite carabinée
Non, ne me quitte pas.
Je sais, j'ai été indigne de notre amour, je t'ai délaissé, négligé, j'ai abandonné tes commentaires à leur gangue d'oubli, je t'ai trahi : j'ai fauté avec des dissertations, des versions et des commentaires, et qui plus est, à maintes reprises.
Je le sais, mes actes sont inqualifiables, et je n’espère pas ton pardon. Je ne chercherai pas à me disculper, je n’opposerai pas à ton courroux les arguments fallacieux que déploient tous les adultères du monde (genre : c’est la nature humaine, t’avais plus de temps pour moi, je suis en crise de la quarantaine, t’as pris trois grammes, j’étais bourré, c’était que du sexe). Mais, si un mot m’est accordé avant que tu ne m’écrases le clavier en pleine poire et te détournes à jamais de ce lieu, laisse-moi te dire que je suis atteinte de novembrite aigue, que l’horloge dévore mes heures comme un labrador le Canigou, que je suis en khâgne, que De Gaulle, Descartes, Heine et Juvénal ligués ourdissent de noirs complots contre moi et rêvent de me voir danser la javanaise en tutu sur les Champs Elysée suite à un titanesque pétage de plombs. Donc, lecteur, me pardonnes-tu ?
En ce moment, entre minuit cinq et minuit dix, je m’accorde un moment de glandouille éhontée (je vous en prie, ne le répétez pas !), et, je le confesse, je lis pour le plaisir.
Je suis en train de combler un gouffre béant dans ma culture embryonnaire : je lis Notre Dame de Paris. Et je subis une grave désillusion : ayant vu le film de Disney trente-sept fois quand j’étais petite, mon cerveau était imprégné des douces et naïves images des trois gargouilles jouant aux cartes et mangeant du fromage, donc, quand Hugo m’a signalé que Quasimodo est sourd et obtus comme une bête sauvage, qu’il essaie de violenter Esmeralda, que Phoebus est un écumeur de tavernes, un coureur de jupons, un parjure, que Frollo est un gros tas style « chaussé aux moines » et non une brindille reptilienne rongée par la concupiscence, je n’en croyais pas mes neurones et j’ai presque eu envie de hurler « Hey, Victor, t’as rien compris, retourne voir le film ! ».
Une fois mes naïvetés enfantines balayées, je commence à adorer ce roman. Evidemment, niveau crédibilité et vraisemblance, on avoisine le calme plat : quand Gringoire ouvre la bouche, on croirait entendre Musset, et certainement pas un contemporain de Rabelais. Peut-être ne suis-je qu’une ignare, mais j’ai beaucoup de mal à concevoir que la langue française soit restée la même de 1482 à 1850. Quant à la Cour des miracles, c’est le grand guignol, la bataille d’Hernani version romanichelles underground. Bref, je n’en crois pas un mot, mais je me régale. Le plaisir procuré par Notre Dame de Paris est étrange. Il n’a rien à voir avec celui qu’on éprouve en lisant, par exemple, Une vie de Maupassant : plaisir de la finesse de cette peinture de mœurs, de la justesse du ton et de la psychologie des personnages… Hugo, lui, utilise Quasimodo et Esmeralda comme un petit garçon des Playmobils : et que je te fais sauter du haut de la cathédrale, aller au carnaval, faire la méga teuf, sauver la gitane… C’est aussi peu crédible que le dernier James Bond. Mais, ce qui est délicieux, c’est de voir Hugo construire le roman, dans lequel il ne cesse d’intervenir, ramenant notre regard vers lui. J’admire moins la fresque que le peintre en action, le peintre qui se délecte des grandes giclées de peinture, colore avec exaltation la toile de sublime et de grotesque. Hugo est attachant. Et dans Notre Dame de Paris, il se met à nu, il ne cesse de vous dire : Vous avez vu ce que j’ai fait, hein ? En fait, Notre Dame de Paris, c’est de l’art contemporain. A work in progress.
Sinon, sur ma liste de lecture, il y aura Arlington Park, La physique des catastrophes et le dernier Stephen King, quand ils arriveront d’outre Manche. (Je veux les lire en V.O., évidemment : en plus de mes déjà innombrables défauts, je suis snob, surtout en matière linguistique. Mais gentille quand même, je vous le jure. Au bout de trente commentaires, vous avez droit à un gateau au chocolat préparé avec amour pour vous prouver ma reconnaissance et ma bonhommie.)
Et vous, que lisez-vous ? Comment allez-vous ? Comment survivez-vous au mois de novembre ?
Merci pour votre présence ici. Bonne semaine !