Bouteille lancée sur le Main

Publié le par Ariane Fornia

La Toussaint en Allemagne ne me lassera jamais... Je suis arrivée à Schweinfurt pour un week-end qu'on pourrait nommer "fête de l'automne", et les rues badigeonnées de lumière par la chute des feuilles sentent les amandes grillées et les pommes au chocolat, les lueurs des premières bougies de la Toussaint se détachent sur un ciel radieux de gris plombé, et je savoure un moment de repos. Ceux qui me suivent depuis fin août savent que cette rentrée (scolaire, littéraire et médiatique) m'a vampirisée jusqu'aux vertèbres - et ce n'est pas fini ! - alors, je profite de ce court répit.
J'ai oublié un album dans la liste de mes préférés, c'est Endstation.Eden de Samsas Traum. Si le cafard géant de Kafka avait eu une guitare, un synthétiseur pour mettre son cauchemar en musique, ca ressemblerait à cet opus. J'adore.

Vous savez, alors que Dernière morsure est mon troisième rejeton de papier, c'était la première fois que je me jetais dans la tempête de la rentrée littéraire. Dieu est une femme et La déliaison étaient sortis en avril, et cela me convenait bien : au printemps, on cherche des livres capables de faire passer un bon moment sur la plage, pas des prétendants au Goncourt. Et puis, en avril, il n'y a pas six cent cinquante autres livres en rayon, dont ceux, au hasard, d'Amélie Nothomb ou Marie Darrieussecq. A côté des effervescences de septembre, les sorties d'avril ressemblent à une thalassothérapie. Mais cette fois-ci, campagne présidentielle oblige, j'ai été rejetée dans le Maelstrom automnal. C'est étrange, une rentrée littéraire. Les bouquins sont obligés de s'entretuer pour avoir un bout de présentoir, les journalistes taillent dans le vif pour ne garder que quelques titres, les polémiques fusent, les auteurs se font lyncher en direct à la télé, la création prend des allures de champ de bataille après le passage de l'armée napoléonienne. Il paraît qu'ailleurs, c'est plus calme. En France, on a le sens du spectacle. Parfois, la rentrée littéraire me fait un peu penser à ce jeu où il faut taper sur des taupes avec un maillet : dès qu'un museau émerge de terre, frappe !
Satisfaire l'esthète tenant de l'art pour l'art, le juré de prix littéraire, le journaliste qui cherche quelque chose qui pimente un peu ses pages, et le lecteur normal qui veut juste passer un bon moment, lors d'un voyage en train ou d'un dimanche pluvieux, c'est impossible. Alors que fait la petite auteur qui étire ses dix-huits ans sur hauts talons pour faire entendre sa voix au sein de la République des lettres ? Elle essaie, tout simplement, d'écrire quelque chose qu'elle aurait envie de lire.
En Allemagne, je prends des notes pour mon prochain roman. Je vais à Würzburg chercher la maison où vivra ma narratrice, je photographie mentalement chaque coin de rue pour construire le décor dans lequel le film de papier se déroulera, je travaille comme le réalisateur qui cherche des images et caste des personnages, je griffonne, corrige, cherche à remplumer un peu ces personnages qui n'étaient encore que des archétypes, leur donner une chair, un visage et une histoire.
Quand on écrit comme quand on défend son livre sur un plateau télé, on a souvent des moments de doute, de crise de légitimité ("pourquoi moi ? pourquoi ai-je le droit d'être lue ?"), et puis, de temps en temps, on s'en prend vraiment plein la tête. (Comme vous avez pu le constater.) Je vous remercie tous pour vos commentaires et vos messages adorables. C'est un véritable baume anti cicatrices médiatiques. Ils me rappellent à chaque fois pour qui j'écris. Ils sont ma boussole. :-) Merci pour tout, et n'hésitez pas à me suggérer des choses, si vous pensez que ce blog peut être amélioré : c'est moi qui dispose les meubles, mais c'est votre espace. ;-)

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Après cet instant solennel, retournons à nos loutres et bouquetins. Il y a eu rush vers les salles obscures cette semaine : vous voté pour la révélation exclusive de mes 10 films préférés, quel scoop, vous vous rendez compte de votre chance. ;-)

Donc, allons-y, dans le désordre cette fois-ci, classer s'est révélé impossible. (Ainsi que s'en tenir à dix.)


Côté films qui vous renversent le coeur et vous plongent dans la contemplation des mystères de l'existence :
- Amadeus, de Milos Forman. Ce film, que dis-je, ce joyau, cette huitième merveille du monde, cet objet sacré digne des plus profondes génuflexions, retrace à travers l'oeil du malheureux Salieri le destin flamboyant et éphémère du prodige Mozart, entre bouffonneries virtuoses, angoisse et génie, gloire et enterrement à la chaux brûlante dans la fosse commune. Je vous conseille le Director's cut, long de vingt minutes de plus que la version présentée à Cannes. Les scénes coupées sont essentielles pour mieux comprendre le narrateur, Salieri. Ce film est un délice, qui laisse un goût amer : nous sommes, les médiocres, nous ne brûlerons pas nos ailes, et nous ne serons jamais rien...
- Ludwig ou le crépuscule des dieux, ou Mort à Venise, de Visconti. C'est Ludwig qui m'a fait aimer l'Allemagne - ceux qui ont lu Dernière morsure le savent. Ce film - ces deux films, plutôt, car l'histoire de Ludwig est divisée entre apogée et chute - racontent la glorieuse folie de Ludwig II de Bavière, le roi fou, qui croit vivre dans un opéra et peuple les lacs de chateaux vides, veut restaurer l'absolutisme et la grandeur fantasmagorique d'une vieille Allemagne, et meurt noyé, enferré dans son rêve. (Encore un destin qui nous renvoie à nos vies ternes et confinées, je dois être masochiste.) J'ai rarement vu un film d'une telle beauté. Quant à Mort à Venise, c'est l'histoire lente, suggérée, d'un vieil artiste sur le seuil de la mort qui se laisse fasciner par le visage séraphique d'un adolescent indifférent, alors que la lagune croupit dans la peste et que la faucheuse les menace. Un moment hors du monde, une oeuvre splendide.
- Les liaisons dangereuses, de Stephen Frears. Dans le précédent article, je vous faisais part de ma fascination pour le roman de Laclos. Ce film, d'une grande fidélité envers le livre, n'est pas une copie, une simple adaptation, c'est un geste artistique autonome, extraordinaire, qui semble mener celui de Laclos à son accomplissement. Qu'on connaisse ou non le roman, le plaisir est fulgurant. J'ai vu ce film quatre ou cinq fois, et je ne m'en lasse pas.
- Les invasions barbares, de Denys Arcand. Un intellectuel atteint par un cancer incurable rassemble autour de lui ses amis, maîtresses et proches. Ce film est une superbe ode à la vie et à ses plaisirs, qui nous tire de vrais éclats de rire, alors que la mort porte sans cesse son ombre sur lui. On en sort les larmes aux yeux et ravi : du grand art.
- Le parfum, de Tom Tykwer. Je sais, les critiques ont éreinté ce film: Honnêtement, je n'ai pas compris pourquoi. Non seulement ce film rálise un vrai tour de force (filmer des odeurs, filmer une histoire jugée infilmable par Kubrick et Scorcese, excusez du peu), mais surtout, il m'a transportée, enchantée, fait oublier le monde pendant deux heures et demi malgré les remugles de pop-corn collé sous les sièges. Certaines scènes semblent touchées par la grâce : après avoir vu Laura porter une rose blanche à la tombe de sa mère sous les larmes de Grenouille, comment ne pas aimer Le parfum ?

Côté gothique :

- Les autres, d'Alejandro Amenabar. C'est selon moi le plus réussi, le plus gracieux, le plus subtil et le plus touchant des films à visée terrifique de la dernière décennie. L'atmosphère est oppressante à en suffoquer, sans jamais que rien ne soit outré, le personnage composé par Nicole Kidman époustouflant d'ambiguité, le dénouement simplement génial, et la portée allégorique de cette oeuvre la laisse flotter longtemps dans nos mémoires. Ce film n'est pas qu'un moyen certain de faire des cauchemars : c'est vraiment un bon film.
- La maison du diable, de Robert Wise. Hommage au grand réalisateur de films d'épouvante... La maison du diable, c'est un sommet de l'angoisse, sans qu'aucun monstre, vampire, serial killer ou mort vivant ne surgisse. Tout se joue dans l'esprit fragile d'une femme malheureuse et impressionnable, qui voit tous ses rêves frustrés et ses terreurs profondes prendre vie dans une vieille maison abandonnée. J'aime, j'adore.
- Sleepy Hollow, ou Edward aux mains d'argent, de Tim Burton. Impossible de parler de mes films préférés sans parler de Tim Burton. Sleepy Hollow, c'est le plus beau conte gothique de tous les temps, rien de moins, avec grisailles et ocres de l'automne éclaboussés par une giclée de sang frais et un grand éclat de rire. Edward aux mains d'argent, c'est le plus beau conte de fées des années 90, avec le plus étrange et le plus touchant des princes charmants : un blafard et triste Johnny Depp dans sa carapace robotisée.
- Nosferatu, de Murnau. Le cinéma expressionniste allemand, notre père à tous. Ce film en est un sommet, un monument d'angoisse et de suggestion en clair obscur.
- Giorgino, de Laurent Boutonnat. Oui, le plus grand bide de l'histoire du cinéma francais. J'assume. Cette histoire glauque, clipesque et hantée d'un soldat aux poumons gazés dans un village perdu, au coeur de la première guerre mondiale, est le meilleur film sur la solitude, la folie, la déshumanisation engendrées par 14-18 que j'aie vu. Si, si.

Côté explosion des zygomatiques :

- Beetlejuice, ou Mars Attacks de Tim Burton. Absolument invraisemblable, extravagant, outré, hilarant. A voir, à revoir, à prêter à tous ses potes, et à revoir quand on aura enfin récupéré le DVD. Tout simplement jouissif.
- La vie de Brian, des Monty Python. J'ai rarement autant ri....

Je crois que je vais sur le champ m'installer sur le canapé et en revoir un de cette liste. Alors, je vous souhaite une excellente semaine, de bonnes vacances pour les chanceux qui en ont. Merci de me lire et de me suivre...

PS : pour la semaine prochaine, c'est vous qui choisissez. Faites preuve d'imagination ;-)

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Publié dans Divers

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A
Etant très intrigué et, je dois l'avouer, attirer par votre ( ta ? je suis en plein dilemme... continuons sur le vous) personnalité qui sort véritablement de l'ordinaire, et ayant lu votre dernier ouvrage, j'ai été étonné de constater en visitant ce blog pour la première fois que les films que vous citez comme vos préferés ... sont aussi les miens pour la plupart ! Je suis donc ravi de partager avec une auteur(e?) aussi brillante mes goûts cinématographiques. J'en profite au passage pour vous remercier, ayant pris beaucoup de plaisir pris à la lecture de Dernière Morsure. Etant âgé de dix-sept ans, j'avoue avoir fortement apprécié et m¨^etre parfois reconnu. Merci encore
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A
Merci Arthur pour ce commentaire délicieux. Tu as 17 ans, j'en ai 18, acceptes-tu qu'on abandonne le "vous" ? A vouvoyer quelqu'un qui a un an de moins que moi, je me sentirais vraiment snob ! ;)Je suis vraiment ravie de savoir que tu as trouvé dans Dernière morsure un écho de ta vie adolescente... c'est bien pour ça que je l'ai écrit ! N'hésite pas à revenir sur ce blog et à y laisser ton empreinte !
N
Ariane, je  voulais vous soumettre cette remarque: ne pensez-vous pas que vous risquez de passer pour je ne sais qui avec le titre de votre dernier livre ? En effet, imaginez que vous vous faites mordre par un chien enragé demain, qu'il faut vous hospitaliser dans l'urgence et que les médias relaient l'information, il s'en faudra de peu qu'on dise :"ah bé j'croyais qu'elle devait s'ètr' fait mordr' pour la dernière fois" ! Il faudrait faire alors un communiqué de presse rappelant de changer le titre par "Avant-dernière morsure" , histoire d'éviter de retirer ,le temps de la correction, le livre des librairies bien livresquement déjà achalandées...Vous croyez pas ? ;)Cordialement, cette petite note d'humour.PS: j'attends toujours votre post sur la poésie
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A
Promis, il viendra. Je suis un peu chronodébordée, fin de vacances oblige... Et je peux me faire mordre autant que les cabots du globe le voudront, la Dernière morsure, c'est MOI qui l'ai administrée ! Je suis donc immunisée contre la répétition anti-dramatique ;-)Bonne soirée !Amicalement,Ariane
P
La teneur de ton blog me plaît
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A
Merci beaucoup... je suis touchée.
J
Et moi qui pensais être la seule folle à mettre Amadeus en haut de mon top. Visconti! Ludwig! Mort à Venise! L'interprétation sombre de la 5ème de Mahler, à se damner!<br /> Et Beetle Juice! Et le Parfum! Et les Autres! Et Nosferatu!<br /> <br /> Bref, j'en reste bouche bée tellement nos goûts cinématographiques se ressemblent.<br /> Vous avez fort bon goût mademoiselle. ;-)<br /> <br /> Pour ce qui est des journaleux, j'en suis. Ne pas oublier qu'il s'agit du deuxième plus vieux métier du monde...<br /> <br /> Toujours un plaisir de te lire. Merci.<br /> <br /> Julie
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A
Merci pour ce délicieux commentaire qui me donne envie de foncer devant ma télé ;-) Journaliste, où ? C'est un métier qui me tente autant qu'il me terrifie - du 25 août au 30 octobre environ ! ;-)Je vais visiter tout de suite ton blog. Merci pour ton passage ici.
N
Le commentaire n°11 est bourré(je dirais bourrelé) de fautes d'orthographe graves qui feraient hérisser les poils de M Golse par exemple (on sait trop combien il aime, avant même l'appréciation qu'il met d'une copie, comptabiliser les fautes ! ). J'aurais envie de croire que l'auteur du commentaire a fait exprès mais comme il s'agit d'une critique positive vous avez été clémente Ariane ! :) J
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A
Vous citez Monsieur G... je commence à m'interroger sérieusement sur votre identité... On se connaît ? On s'est croisés à LLG ? Je suis très perturbée, help ;-)