Lussan, vieux livres et bonnes surprises

Publié le par Ariane Fornia

Chers tous,

Il y a des salons du livre dont on repart avec l’envie de se faire seppuku avec un coupe-papier. Hameaux paumés dont les cinq habitants sont tous allés brailler quine et carton au loto communal, temps moite et froid comme une éponge humide qui vous colle à l’échine et vous refile un nez en arrosoir pour les jours qui viennent, deux livres vendus en tout et pour tout, un à l’organisateur, l’autre à une dame franchement charitable qui a pris pitié de votre air suicidaire, et trois heures passées à tenir le crachoir à un auteur régionaliste, père du chef d’œuvre « Cinquante ans à Bourg de Caillette vus par la cheminée de mon Pépé » - que j’ai dû acheter, en plus. Bref, quand ma mère (Sylvie Brunel, pour ceux qui n’auraient pas suivi) et moi avons vu sous la bedaine du bonhomme Michelin que Lussan était un minuscule village quelque part aux confins de l’Ardèche ou du Gard, on a pas senti le truc. Mais nous avions tort de médire sans avoir vu. Je crois que Lussan était le meilleur salon du livre auquel j’ai participé jusqu’ici. Déjà, en gravissant la route en lacets, nous avons eu le loisir de constater que le village était magnifique, le meilleur de la Provence de carte postale, corseté de remparts médiévaux et coiffé d’un joli clocher. On s’est dit : même si on s’emmerde à s’en déraciner les molaires, au moins, notre agonie sera agréable. Puis, on s’est approchées du parking et, ô surprise, ô bonheur, il était si plein que nous avons eu à chercher une place – usuellement, un incommensurable espace vide comme le néant intersidéral s’offre à nos yeux en détresse et nous nous garons un suaire à l’âme. Dernier indice encourageant : une pancarte nous signalait le nom de ce salon, "Lussan se livre". Très réussi, non ? Je me suis alors dit : "même si toutes les voitures garées ici viennent pour un festival de l'andouillette, il y a au moins un type avec qui je pourrais discuter dans ce village, celui qui a trouvé ce titre. Amen".

Le cœur gonflé d’espérance, nous avons marché vers l’église, derrière laquelle se tenait le salon et… le paradis. Les stands étaient joliment agencés sur la place, des bouquinistes avaient déployé un véritable coffre au trésor, plein d’auteurs publiés dans de vraies maisons d’édition (avec des couvertures imprimées nettes, des reliures clean, une attachée de presse et tout et tout !) dédicaçaient leurs livres, le libraire, jovial et bien organisé, avait disposé nos ouvrages en pile  (oui, nos ouvrages, et pas « Dieu et les femmes en Occident » parce qu’il s’est planté en lisant le titre de mon premier bouquin) et ils nous attendaient… Le salon, au fil de la journée, s’est rempli de gens plus gentils les uns que les autres, curieux, ouverts, attentifs, désireux de discuter, bref, le lecteur de rêve, celui qu’on cherche sur Meetic-electre des années d’incompréhension durant, « jeune auteur cherche lecteur disponible, célibataire des neurones, aimant encre, vélin et plus si affinités, pour effeuillage d’un soir ou union durable ». Il y avait des jeunes profs enthousiastes, des ados au look marrant, des femmes folles des chevaux, et cette variété rare de lecteurs qui fait les charmes discrets de la vie dans les contrées retirées du Sud – Ardèche, Lozère, Var, etc - : les hippies lettrés, adeptes de tournesols et de pages, venus lire et réfléchir au soleil et au calme, et qui promènent leur sourire de marins partis à l’aventure dans les allées du salon. Et puis, la merveilleuse surprise du jour, Sylvain, avec sa chouette sur l’épaule, a fait un détour (dont je n’ose imaginer l’ampleur…) pour prendre La déliaison et faire signer à ma mère Cavalcades et dérobades. Qu’il me soit permis de lui exprimer mon immense gratitude. Sylvain, veux-tu m’épouser ? (Littérairement, bien sûr. On fera bibliothèque commune, on lira et écrira jusqu’à ce que la cartouche vide nous sépare, et on ira reposer nos cerveaux à Disneyland. Qu’en penses-tu ?)

 Bref, Lussan, c’était génial. En plus, le repas était extra, et j’ai dévalisé le salon. Mes grandes marottes du moment, ce sont la Suède, la renaissance et la théologie. La Suède pour m’ouvrir au grand royaume du Nord et trouver la langue de mon éternelle fascination des pays de l’hiver ; la Renaissance car je n’aime rien autant que les points de bascule et les tableaux, vus à Cologne et Berlin, où le gothique explose en une débauche de couleurs, d’extravagances et de perspectives, m’ont captivée : ce sont deux mondes qui se heurtent. Et la théologie, sans doute pour les mêmes raisons, pour scruter ceux qui croient que le monde est un cosmos où tout se tient, et discerner au cœur de la spiritualité la philosophie des bondieuseries castratrices. Ok, c’était un peu abscons, je reviendrai là-dessus dans les articles qui suivent. J’ai donc acheté, chez un couple de bouquinistes adorables et passionnés :

- Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, de Selma Lagerlöf (je vous avais déjà parlé d’elle : elle est l’auteur de Des trolls et des hommes), que je voulais lire depuis longtemps, que je suis en train de dévorer. C’est l’histoire d’un garçon changé en lutin qui traverse la Suède avec des oies sauvages, un hymne à la beauté des pays nordiques et un conte très divertissant.

- Un voyage aux régions polaires, de Joël Thézard, obscur prof de dessin d’un lycée du Nord parti en croisière dans les pays du froid. L’édition n’est pas datée, mais je suppose que le voyage des années 20-30. Bien que ce ne fût absolument pas son intention, M. Thézard est très drôle : c’est un beauf et il ne sait pas écrire. Il recopie laborieusement le menu intégral de tous les repas qu’il consomme sur le bateau et expédie en deux lignes la visite d’une ville, décrit les Norvégiens comme les figurants d’un safari et s’étonne pendant trois lignes que les Anglais disent « Aïceberg » pour « Iceberg », puis part dans de grandes envolées philosophiques du type « Comme la bêtise humaine est grande ! ». Mais, malgré lui, ce journal intime d’un benêt chez les icebergs arrive à être intéressant : il évoque négligemment, entre deux festins, des lieux uniques, des anecdotes savoureuses, qui vous donnent envie de vous précipiter dans un bateau, comme ce point le plus septentrional de l’Europe, un rocher d’où les suicidés vont se jeter dans le Nord absolu, ou le fantasmatique Spitzberg. Bref, un bouquin à revivre et réécrire.

- Les justes, de Camus, probablement la pièce politique que je place au dessus de toutes les autres, vue plusieurs fois et jamais lue jusqu’à ce jour, et qui me marque toujours autant.

- Chants de mort, magnifique et inquiétant recueil de poèmes grecs évoquant l’innommable, préfacé par Jacques Carrière, qui recèle quelques perles de douleur et de mystère : odes, chants populaires, prières à l’odeur de noirs cyprès et de cauchemars anciens, qui m’ont irrésistiblement rappelé L’Ile des morts de Böcklin.


Ma mère s’est régalée de vieux livres de géographie et de sciences naturelles, dont un délirant Dictionnaire des bêtes ignorées qui parle de morts-vivants, d’hybrides d’éléphant et de vampire, de caméléons zombies, et autres bestioles charmantes. Nous avons aussi pris à notre voisine de stand, Sophie Chauveau, ses essais sur les peintres de la Renaissance, La passion Lippi et Le rêve Boticelli, qui m’ont tentée par leur ambition à retranscrire l’atmosphère bouillonnante de l’Italie qui se métamorphose, et dans lesquels je me plongerai très vite. Enfin, mon autre voisin, Yan de Kerorguen, m’a offert son roman En nous les futurs morts grandissent, qui plonge dans l’horreur proche des génocides en Bosnie – pays qu’il connaît bien et qu’il a souvent parcouru dans les années 90 -. Ce roman a été tué par la faillite de son éditeur et je crois bien, à l’heure où on arrête Karadzic, qu’il mérite une deuxième vie… Je vous laisse le lien de cet entretien trouvé sur le net :  
http://www.place-publique.fr/article1978.html

 Bref, Lussan, c’était génial. J’espère qu’ils me réinviteront l’an prochain.

 Je n’oublie pas ma promesse d’écrire mes carnets de voyage et je vous parle de Berlin et de la vallée du Rhin très vite. Et puis, protégée par mon absence de publication cette année, je me ferai un plaisir de commenter la rentrée littéraire, de découvrir Tristan Garcia, de confirmer mon a priori négatif sur Angot, de vérifier si Catherine Millet ou Colombe Schneck méritent le concert de louanges qu’on leur adresse, de tester le dernier Nothomb, etc. Bref, ce blog est vivant et il a repris du poil de la bête. Niark, niark, niark.
A très vite !
Ariane

PS : voici du rab pour ceux qui n’ont pas encore subi d’indigestion. Ma dernière chronique pour Métro est ici.

 

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Publié dans Divers

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N
Bonsoir ou bonne nuit ^^Je pensais que j'étais le seul et l'unique niarkoleptique de cette planète, merci je me sent moins seul.(Sinon la je suis pas mal occupé: préparation d'un grand déplacement, démanagement, voiture a vendre papiers....... sans parlé du boulot)Tout va bien dans le meilleur des mondes (même si cela fait 4 semaines que je me suis sédentarisé arghhhhhh je vais recraqué des Jrtt moi).A bientotN
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A
<br /> Déménagement... argh, je compatis ! COURAGE !<br /> <br /> <br />
P
Bonjour,En tant que néo agrégé de géographie, Je voudrais prendre la défense de l'humour Khâgneux d'Ariane que j'ai bien reconnu dans ce billet!!!Oui, je revendique le droit d'avoir le même humour décalé devant un lieu sorti a priori de nulle part et dont on fini par s'attacher. Donner à la géographie un peu de pittoresque ne nuit pas!!Un salut cordial et respectueux à Sylvie Brunel, rencontrée sur les bancs de l'ENS LSH en cette feue année d'agreg!Sinceres salutationsPA
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A
<br /> Merci Pierre !<br /> J'ai transmis votre bonjour à ma mère, et je suis ravie de compter des géographes parmi les lecteurs de ce blog, ça me donne l'impression d'être en famille ! Toutes mes félicitations pour votre<br /> réussite à l'agrégation !<br /> N'hésitez pas à revenir sur ce blog.<br /> Bien à vous,<br /> Ariane<br /> <br /> <br />
J
J'etais en train de dire à ma soeur "putain elle aime pas la campagne! A se demander pourquoi elle ose daigner bouger son bulbe là-bàs..." Et puis la réponse m'est soudainement apparue; la gloire! Même au plus profond du trou du cul du monde il est toujours bon de se faire lustrer les pieds. Et apparemment ca s'est beaucoup mieux passé que prévu! Donc ta mére et toi tacheraient de faire plus attention à vos propos sur des univers inconnus la prochaine fois ques ces dames voudront bien se déplacer chez les gueux que nous sommes... Et puis viens pas me sortir que c'est dans un but d'échanges avec le public ou d'autres auteurs que tu as fait ce salon! Les autres auteurs apprement font de la merde car ils s'interrressent à d'autres choses que toi et les gens sont trop pas dignes de ton oeuvre!  Enfin soit! Je continuerai de lire tes bouquins mais je chercherai pas à en connaitre plus de toi! Je suis vraiment déçu de cette condescendance...
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A
<br /> Tu as pu lire ma réponse détaillée dans un article.<br /> Bien à toi,<br /> Ariane<br /> <br /> <br />
S
coucou!avant tout je te souhaite un très bon anniversaire! Tous mes voeux de bonheur pour cette année & pr celles à venir :) Malte a été une super expérience et m'a fait beaucoup de bien : ayant rompu au début des vacances, j'avais besoin de voir du nouveau, de me changer les idées avant la rentrée et entre autre d'améliorer mon anglais. Je suis donc partie à St Paul'Bay avec mes 2 soeurs. Hébergées dans un hôtel, on avait cours le matin et activités sympas l'aprem. On a rencontré des gens de nationalités différentes avec lesquels on a fait un peu n'importe quoi^^Mais je me suis bien amusée! C'est ce qu'il me fallait après cette année et avant de commencer l'hypokhâgne.En parlant d'HK, je suis au lycée de Sèvres (qui s'est rebaptisé lycée Jean-Pierre Vernant). La bonne entente est au rendez-vous pour ce qui est de ma classe. Quant à mes profs, ils s'investissent à fond dans ce qu'ils enseignent et n'hésitent pas à faire partager cette passion. Moi qui suis plutôt exigente en matière d'enseignement, je dois avouer que je n'ai pas été déçue! Les cours que j'ai eu sont vraiment intéressants. Enfin, je pense que je ne dirai plus tout à fait la même chose après les khölles et DS rendus...Je ne me fais pas d'illusions à ce sujet : il y aura forcément des bas. Mais cela doit en valoir la peine^^Quand rentres-tu à Ulm?Bisous!)
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A
<br /> Merci Sophie ! :)<br /> Je suis contente de savoir que tu as des profs motivés en hypo, je crois que les années de prépa sont totalement conditionnées par les profs qu'on a, un bon prof en fait deux années éprouvantes<br /> mais enrichissantes, un mauvais prof en fait deux années de gâchis exténuant et destructeur. Alors profite !<br /> J'ai fait ma rentrée à Ulm, les cours commencent seulement la semaine prochaine, pour l'instant on se tape des conférences de 3h sur l'informatique à l'école. ;) Le programme de cours est vraiment<br /> alléchant, j'ai l'impression d'être devant un immense buffet, contrainte de faire un choix !<br /> A bientôt, bises !<br /> <br /> <br />
D
La rentrée est bouseuse vu que c 'est une rentrée en khâgne... mais on s'en fout, c 'est ici un blog littéraire donc:oh que oui le lien Nothomb-Farmer est révélateur! Deux ""artistes"" qui permettent de se vider le cerveau sans tomber dans le Gavalda ou pire, le Levy, et qui donnent au lecteur ordinaire de la collection Harlequin ou à l auditeur de Lara Fabian l'impression d 'être méga cultivé puisque la première pédantise jouissivement et avec style sur des étymologies de classe de 5eme de tout lycée correct et que la seconde a lu _ô miracle rarissime_ Baudelaire et Rimbaud, poètes méconnus et sous estimés s'il en est... mais surtout, ces deux fées Dératrices qui se voudraient Morganes sont d'excellents refuges pour les goths honteux et quadras qui n'ont jamais fait leur coming out. Ceci dit, Nothomb fait rire et Farmer fait TRES bons clips.
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A
<br /> J'adore tes analyses à la sauvage sur mon blog. :)<br /> Moi aussi, j'aime les clips de Farmer, surtout les grandiloquents du début, où Boutonnat se permet carrément de faire un générique de fin.<br /> <br /> <br />