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Profil

  • : Ariane Fornia
  • aiglures
  • : Femme
  • : 06/09/1989
  • : le cinéma les chevaux les livres et le chocolat les yahourts à la f
  • : Trois bouquins sur mon CV : Dieu est une femme, Denoël, 2004 ; La Déliaison, avec Sylvie Brunel, Denoël, 2004 ; Dernière morsure, Robert Laffont, août 2007. * A part ça, je suis rousse, j'ai peur des escaliers et j'adore le métal hurlant.
Samedi 15 novembre 2008

Chers tous,

Si je n’ai pas posté sur ce blog depuis longtemps, ce n’est plus parce que le sacerdoce préparationnaire enchaîne tous mes moments, mais bien parce que j’écris et je lis… Je suis entièrement immergée dans l’écriture de mon roman ; je ne vous en parle pas plus, à cause d’une superstition personnelle : s’épancher sur les projets en cours porte malheur à leur achèvement. Et je prends enfin le temps, depuis l’été dernier, de combler un vide que je ressentais depuis longtemps, un vide de mille ans : que s’est-il passé entre l’écroulement final de l’Empire romain d’Occident, en 476, et la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492 ? Le « Moyen Âge », ce ventre mou de nos consciences historiques, d’où émergent quelques bribes brumeuses – un chevalier en armure, la peste, un dragon, des croisés, un alchimiste -, qu’est ce que c’est ? Pendant ma prépa, je n’avais eu que très peu de temps à lui consacrer. Aujourd’hui, enfin, je dévore les livres d’histoire, la philosophie des scolastiques, la poésie et les épopées de la grande époque courtoise, j’écume le musée de Cluny et, en Allemagne, la forteresse de Würzburg, bref, je m’approprie enfin ces mille ans méconnus, et j’y trouve une joie immense : quand je vois la date de construction d’une cathédrale, XIe siècle, par exemple, cela signifie enfin quelque chose pour moi… et cette simple capacité à structurer chronologiquement cette époque me donne un sentiment de pouvoir infini. En une vingtaine de bouquins, j’ai acheté la sensation d’être maître du monde, c’est plutôt une bonne affaire.
Bien sûr, me plonger dans le Moyen Âge aggrave ma névrose familière, celle qui me fait voir partout les tombes sous les vivants, les ruines sous les villes, mille fleurs fanées hantant chaque bouton de rose. Cela fait longtemps que j’ai l’habitude de voir la mort flâner avec une coquetterie mélancolique à chaque carrefour, poser son ombre horrible et raffinée sur chaque paysage, transformer chaque rivière en Styx ; maintenant, je sais que je ne pourrai plus jamais me débarrasser d’elle. J’en prends mon parti, évidemment.
J’ai lu et vu  - Equus, Edward aux mains d’argent, l’exposition Celtes et scandinaves au musée de Cluny, une conférence de Jean-Luc Marion cette semaine - beaucoup de belles choses ces derniers temps, mais il y en a trois que je voudrais partager avec vous : Cavalier seul, de Jérôme Garcin, Le violon du fou, de Selma Lagerlöf, l’opéra Tristan und Isolde de Wagner à Bastille.
Puisque je vais commencer par les chevaux, je voulais aussi vous dire que j’ai écrit un article pour le dernier Cheval au naturel, intitulé Cheval, notre double mythique. C’est une tribune libre sur le rapport entre le cheval et les femmes. (Je tiens à préciser, vous comprendrez pourquoi si vous jetez un coup d’œil au papier, que je ne suis pas responsable de l’iconographie. ;))
Avec ma boulimie d’équidés, j’ai du mal à comprendre pourquoi je n’ai pas lu Cavalier seul plus tôt. Peut-être parce que l’équitation pratiquée par Jérôme Garcin n’est pas exactement la mienne : il monte en Normandie de grands chevaux alezans et bais, sculptés par le sable des manèges, les enrênements et les barres franchies, des trotteurs, des selle-français, des anglo-arabes, de bons chevaux bien comme il faut ; je monte des arabes, des espagnols, des paint, des chevaux noyés sous une crinière de princesse, avec des robes infalsifiables, isabelle pie, palomino pommelé, et si je sacrifie au dressage, ce n’est que parce que placés et incurvés, mes chevaux sont encore plus beaux…mon élément naturel, c’est le très grand galop, à cru, en guerre contre les nuages. Mais l’amour et la fascination pour les chevaux sont universels, et je me suis retrouvée dans ce journal équestre, où Jérôme Garcin chante le bonheur d’être avec son cheval, Eaubac. Son style possède les vertus de l’équitation qu’il pratique : élégance, mesure, précision, et c’est exquis. J’ai souvent arrêté ma lecture pour savourer une phrase ou un paragraphe parfait. De plus, Jérôme Garcin n’arrête pas sa belle plume au bout des oreilles d’Eaubac : il évoque, et c’est un aspect du livre que j’ai adoré, les paysages de la Normandie. Il y a un passage que j’ai envie de vous citer. Il raconte son retour à la lumière grise du Nord après quelques années passées dans le Sud, et il décrit de manière saisissante deux paysages entre lesquels je me sens tiraillée, l’un humide, vallonné, verdoyant, l’autre sec, dru, éblouissant. Voici ce qu’il dit de la Normandie de son enfance, où il retourne après quelques années dans le Var :
« J’en avais gardé le souvenir très vif de persistants parfums, un mélange d’algues et de noisettes, de pommes à couteau et de crevettes grises ; le souvenir, aussi, d’une mélancolie douce que la pluie fine attendrissait, et, parfois, excusait. »
« Anne-Marie réclamait de la fraîcheur, du vert pomme et des nuages pommelés. Nos trois enfants voulaient des poneys, des vélos, des gaufres, et rire aux éclats dans les bourrasques. »
« Au pied de notre pressoir coiffé d’un toit de chaume coule un ruisseau mutin ; en face, sur une colline douce et boisée, d’aspect très bourguignon, courent les chevreuils et les sangliers ; c’est une campagne fruitée sous un ciel marin ; les mouettes viennent se poser dans les champs labourés. »

Et voici ce qu’il dit de mon Sud natal, « au milieu des vignes et des pins parasols, ce qui se rapproche le plus du bonheur de vivre » :
« Etre nu sous le soleil brûlant, insoucieux dans une mer tiède et indulgente, dormir la fenêtre ouverte sur les branches du platane, écouter la nuit stridente au creux d’un hamac, tout cela, qui m’était si étranger, je crois bien que je l’ai savouré en normand. »
J’admire la puissance évocatrice de ce passage… Lui a tranché : il est revenu en Normandie, il a choisi la pluie et le vert. Moi j’hésite encore, je suis amoureuse de deux paysages à la fois. Je suis née dans le Sud, mais j’ai vécu les quatre premières années de ma vie à Paris, et mes parents m’ont beaucoup emmenée à Fontainebleau. Je n’en garde que des souvenirs très flous, mais quand je suis en Allemagne, près de Würzburg, je marche sur l’herbe grasse des terres qui ne connaissent jamais le désespoir hydrique, qu’un méandre du Main vient caresser, je marche dans les forêts gorgées d’ombre et de pluie, à leur orée je longe les maisons aux colombages humides, les champs qui ondulent doucement vers l’horizon vert, et j’ai l’impression qu’ils répondent à un désir ancré en moi, un amour pour ces paysages sereins et poétiques, et je me sens chez moi. Et quelques temps plus tard, je vais passer la journée, avec ma mère et ma sœur, près de Montpellier, dans le village où toute la branche maternelle de ma famille habite les vieilles maisons de pierre et les tombes ; pour y accéder, on traverse un désert de roche saignée à blanc par le soleil, de buissons tordus et de sarments, et je me dis : non, c’est à cette terre là que j’appartiens. Je ne sais pas si je serai un jour capable de choisir. Et puis, il y a un troisième paysage, mon paysage mythique, qui exerce une fascination inextinguible sur moi : les pays de l’hiver, le vrai Nord, celui qui s’esquisse à une latitude déjà sincèrement septentrionale, les fjords norvégiens, la Scanie suédoise, la taïga russe, et qui se prolonge jusqu’au bout de notre monde, le pôle. La terre de la nuit éternelle, des aurores boréales, de la glace à perte de vue, des falaises déchiquetées par le froid, de la mer immense, noire de cruauté sous la glace transparente. J’ai une addiction compulsive au grand Nord. Je devrais arrêter d’hésiter entre la douceur franconienne ou angevine et l’éblouissante dureté méridionale : à tous les coups, je vais finir en ermite à l’extrême nord de la Suède, à sculpter la glace et parler aux rennes.

 Je vous l’ai dit, j’apprends le suédois depuis quelques semaines, ce qui me réjouit : j’en rêvais depuis longtemps. Mon but est de pouvoir lire dans leur langue les auteurs dont j’ai déjà parlé sur ce blog, Pär Lagerkvist, Selma Lagerlöf… Et je viens d’être confortée dans mon désir par un livre que je viens de finir, qui m’a plongée dans un état rare d’émerveillement, Le violon du fou de Selma Lagerlöf, traduit par Marc de Gouvenain et Lena Grumbach, pour la collection Babel d’Actes Sud. Je ne vais pas être radine en superlatifs : ce court roman est un joyau. Une de ces œuvres rares et précieuses dont la dernière ligne vous arrache le cœur, car vous allez devoir quitter l’état de rêve et de magie dans lesquels elle vous avait plongés, et tout le reste de la journée sera imbibé d’une douce mélancolie. Vous pouvez l’offrir à tout le monde pour Noël, les yeux fermés. Vraiment, ce livre est magnifique.
Je crois que ce sont les quelques contes fantastiques virtuoses, où le songe et le réel se mêlent en un écheveau inextricable, de sorte que votre monde plonge dans le rêve et la beauté des mots rend tangible l’impossible, qui m’ont procuré mes plus grands plaisirs de lecture. Des noms ? Plusieurs contes fantastiques de Maupassant, dont La chevelure, La peur, La morte, et surtout la deuxième version du Horla, Ligeia d’Edgar Allan Poe, Jettatura et La morte amoureuse de Théophile Gautier, Vera de Villiers de l’Isle-Adam, Le château en Durance d’Eichendorff, Der Runenberg (je ne suis pas sûre de la traduction française, sans doute La montagne des runes) de Ludwig Tieck, et aussi peut-être Le fantôme de Canterville d’Oscar Wilde, Carmilla de Sheridan Le Fanu, et un ou deux contes du très beau recueil de contes fantastiques anglais Les fantômes des victoriens, publié par José Corti. J’ai lu ce recueil il y a bientôt un an, et je n’avais plus éprouvé depuis ce ravissement étrange que seuls les plus grands maîtres du clair-obscur et du seuil entre deux mondes savent inspirer. Selma Lagerlöf en fait assurément partie.
Le violon du fou est-il un conte fantastique ? Un conte, cela est certain, mais tous les événements sont à la frontière du rationnel et de l’inexplicable, du possible et du magique, sans que jamais l’auteur ne tranche, ce qui nous enveloppe dans une brume troublante et infiniment belle. Ce livre a tout pour lui, la beauté des mots et des choses évoquées, une émotion qui vous saisit, un irrésistible appel au rêve. Peut-être faudrait-il que je vous dise quelques mots de l’intrigue…
Gunnar Hede vient de la bourgeoisie rurale suédoise, sa famille possède un superbe domaine en Dalécarlie, auquel il est sentimentalement très attaché. Il mène une vie d’étudiant insouciant à Uppsala : certain d’hériter d’une exploitation immense et prospère, il passe sa vie à jouer du violon. Or, il apprend que le domaine est au bord de la ruine, criblé de dettes, et décide de revenir aux fondements de la richesse familiale : il part sur les routes comme son grand-père, pour être un vendeur itinérant qui attire les foules et les incite à l’achat par son jeu enchanteur au violon. Mais un malheur atroce tombe sur ses belles épaules d’enfant choyé par la vie : il traverse une interminable forêt avec le troupeau de chèvres qu’il veut vendre, et se laisse piéger, loin de tout village, par une tempête de neige. Toutes les bêtes meurent de froid, et la scène décrite par Selma Lagerlöf vous glace le sang. Gunnar n’en réchappe que de justesse, et la violence de ce qu’il a vécu le plonge dans la folie. Désormais, Gunnar flotte dans son monde, hébété, terrifié, voyant le fantôme vengeur d’une des chèvres mortes dans chaque quadrupède et faisant mille courbettes au moindre chat pour échapper à sa vindicte. Gunnar est un fou, un exclu, un vendeur et artiste errant. Mais son destin va croiser celui d’une étrange fille aux yeux gris, une orpheline assaillie par des rêves mystérieux, Ingrid, Ingrid qui était, autrefois, tombée folle amoureuse du bel étudiant insouciant qu’était Gunnar, et ne le reconnaît pas en le pauvre fou qui la sauve, lorsqu’elle sera par erreur enterrée vivante. Désormais, le sort du prince devenu mendiant dérangé et de la revenante sont étrangement liés…
Evidemment, je ne vous raconte pas la suite. Mais chaque page de ce livre est une merveille.
Et puisque ce soir, j’écris en proie à la stupéfaction infligée par la grande beauté, après Le violon du fou, j’ai envie de vous parler d’une autre source de ravissement : Tristan et Isolde.

C’est la dernière fois que ce spectacle, avec la mise en scène de Peter Sellars et la vidéo de Bill Viola, est représenté sur scène, et si vous avez l’occasion, je vous encourage de tout cœur à vous y précipiter : le 3 décembre, le rideau tombera définitivement. Je vous donne le lien vers le site de l’opéra Bastille, car il y a beaucoup de choses intéressantes, notamment l’argument, très riche et intéressant, de Peter Sellars, et la présentation par Bill Viola de sa vidéo : http://www.operadeparis.fr/Saison-2008-2009/Spectacle.asp?IdS=536
Je suis une wagneromaniaque, et j’ai vu Lohengrin, Tannhäuser et Parsifal depuis deux ans à Bastille, mais je crois que je n’ai jamais été autant conquise par une représentation à l’opéra que l’autre soir, devant Tristan et Isolde. Je le dis même avec une certaine tristesse : j’ai tellement été émue et hypnotisée par ce spectacle que je crains d’être déçue toute ma vie quand je verrai d’autres Tristan et Isolde. Heureusement que je ne suis pas totalement convaincue par Clifton Forbis (qui chante le rôle de Tristan), sinon, il ne me resterait aucun espace possible d’amélioration et je serais condamnée à la nostalgie. La grande, la magnétique Waltraud Meier chante Isolde – je l’avais déjà admirée dans le rôle de Kundry, la magicienne de Parsifal -, et la mise en scène comme la vidéo sont tout simplement parfaites. Toute la représentation est donc soutenue par cette vidéo de Bill Viola, qui est d’une beauté prodigieuse, et qui parvient à révéler et souligner les grands thèmes de l’œuvre, donner un corps aux symboles, d’une manière tellement merveilleuse que j’ai eu les larmes aux yeux plusieurs fois pendant le spectacle. C’était souvent à couper le souffle.
Quelques moments, en vrac, qui m’ont particulièrement touchée :
A la fin du premier acte, quand Tristan et Isolde boivent, au lieu du philtre de mort qui devait mettre fin à leurs souffrances, le philtre d’amour, on voit à l’écran deux corps immergés, baignés du gris translucide d’une mer vespérale, traverser une surface aquatique pour rejoindre d’autres eaux, qui ne sont plus que lumière. Et pour clore l’acte, le roi Marke (magnifique Franz-Josef Selig, que je découvrais sur scène), surgissait, terrifiant de majesté, entre les spectateurs, au cœur de la salle graduellement éclairée, envahie par le chœur.
Durant le deuxième acte, lorsque Tristan et Isolde dorment l’un contre l’autre dans la forêt, la lune se détache à l’écran sur des amandiers en fleurs, et, vision saisissante, la servante Brägane (Ekaterina Gubanova), qui veille sur les amants en pleurant sa solitude, chante depuis l’un des balcons les plus élevés, et un halo de lumière pâle souligne sa tristesse.
Quelque part, au deuxième acte je crois, on voit un couple marcher main dans la main vers la mer, avancer dans l’eau, sereinement, et ne plus réapparaître, tandis que de hautes vagues déferlent et entraînent au large l’eau assombrie.
La mer est l’élément central de l’œuvre : Tristan et Isolde sont entraînés par les vagues implacables de l’Irlande à la Cornouailles, Tristan mourant est emmené sur les flots vers l’île de Kareol, et la mer s’infiltre dans la conscience des personnages, symbolisant à la fois la détresse et l’espoir, la barrière infranchissable et le lieu de passage entre deux mondes, le seuil d’une plus haute dimension. Au troisième acte, cette prépondérance aquatique envahit définitivement la vidéo, et les visions de Tristan agonisant ne sont que fonds marins, dans une lumière irréelle. Des images de mer grise et morne accompagnent la longue attente sur l’île de Kareol, avec la mélodie lancinante du pêcheur qui guette l’horizon - ce chant de la mer vide qui signifie que les hommes aimés sont morts sans sépulture loin de leur foyer. Et puis, à la fin du troisième acte, lorsque meurt Tristan et qu’Isolde vit la mort dans la joie, joie de dériver vers une autre dimension, toute de lumière et d’harmonie, les images sont belles à en pleurer. (C’est d’ailleurs ce que j’ai fait. Je suis sortie de Bastille avec des cataractes de mascara dégoulinant jusqu’en bas des joues. J’ai pas mal pleuré de joie ces derniers temps, surtout le 4 novembre.) Du corps de Tristan montent peu à peu des colonnes de bulles, comme l’âme, la vie ou la mémoire qui s’enfuient, puis atteignent d’autres eaux, et là encore, le regard crève une surface pour s’envoler dans une seconde mer. Comme au premier acte la mort coulait ou jaillissait dans l’amour, l’amour coule ou jaillit dans la mort, d’une sphère hydrique à une autre, d’une lumière à une plus brillante encore. C’était tellement beau.

 Voilà, j’ai tenu le journal de mes béatitudes, je ne pensais pas que ce serait si long. Mes plus sincères félicitations à ceux qui ont atteint le bout de cet article. Je ne poste pas souvent, mais quand je poste, je vous balance un sac de briques sur les neurones.
Si je puis tout de même ajouter une dernière chose : je ne peux pas finir cet article sans parler de Barack Obama. Son discours du 4 novembre était un très, très, très grand moment. Ceux qui ont lu Dieu est une femme le savent, j’aime profondément les Etats-Unis, j’y ai beaucoup séjourné, et même au plus bas de l’ère Bush, bien qu’écoeurée et découragée par l’obscurantisme qui rongeait le pays, je restais attirée et attentive. Le discours du 4 novembre m’a répété dans des mots tellement justes pourquoi j’aime les Etats-Unis.
“If there is anyone out there who still doubts that America is a place where all things are possible; who still wonders if the dream of our founders is alive in our time; who still questions the power of our democracy, tonight is your answer.”
“This election had many firsts and many stories that will be told for generations. But one that's on my mind tonight is about a woman who cast her ballot in
Atlanta. She's a lot like the millions of others who stood in line to make their voice heard in this election except for one thing - Ann Nixon Cooper is 106 years old.
She was born just a generation past slavery; a time when there were no cars on the road or planes in the sky; when someone like her couldn't vote for two reasons - because she was a woman and because of the colour of her skin.
And tonight, I think about all that she's seen throughout her century in
America - the heartache and the hope; the struggle and the progress; the times we were told that we can't, and the people who pressed on with that American creed: Yes, we can.
At a time when women's voices were silenced and their hopes dismissed, she lived to see them stand up and speak out and reach for the ballot. Yes, we can.
When there was despair in the dust bowl and depression across the land, she saw a nation conquer fear itself with a New Deal, new jobs and a new sense of common purpose. Yes, we can.
When the bombs fell on our harbour and tyranny threatened the world, she was there to witness a generation rise to greatness and a democracy was saved. Yes, we can.
She was there for the buses in
Montgomery, the hoses in Birmingham, a bridge in Selma, and a preacher from Atlanta who told a people that "we shall overcome". Yes, we can.
A man touched down on the Moon, a wall came down in
Berlin, a world was connected by our own science and imagination. And this year, in this election, she touched her finger to a screen, and cast her vote, because after 106 years in America, through the best of times and the darkest of hours, she knows how America can change. Yes, we can.

Je vais aux Etats-Unis bientôt, et je peux m’en réjouir d’une joie sans mélange. Ecrivain solitaire dans le New-Hampshire, c’est peut-être aussi une solution, au cas où « ermite folle en Suède » ne marche pas.

Merci à tous ceux qui me lisent. C’est vrai, je ne poste pas de manière très régulière, tout simplement parce que j'ai des journées bien remplies, et je n’ai pas l’ambition de devenir une référence sur la toile, ou d’accroître ma notoriété avec ce blog – je n’en ai ni le temps ni l’envie. Mais c’est pour moi une manière de vous ouvrir un espace où vous pouvez me trouver. Et puis, cela me permet, comme dans cet article, de consigner de beaux moments, des émotions littéraires et artistiques, que je serai sans doute heureuse de retrouver un jour. J’ai du mal à m’astreindre à tenir un journal intime, alors ce blog me sert de journal des enthousiasmes.
Maintenant, je vais retourner dans ma tanière pleine de pots de yaourts et me remettre au travail. A bientôt !
Amitiés,
Ariane

 

par Ariane Fornia publié dans : Divers
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Lundi 6 octobre 2008

Chers tous,

 Comment ça, je n’ai pas posté depuis deux semaines ? Bon… mais, entre temps, je me suis découvert une grande passion pour le Moyen-Âge, la Bible et les mystiques allemands qui croisent Dieu en se promenant dans les bois.
J’ai beaucoup travaillé, aussi. Vous le savez, j’écris, je tâtonne et parfois je dois tout recommencer… mais je suis dure à la tâche.

J’ai aussi lu deux autres romans de la rentrée, que j’ai vraiment aimés.  Ce qui me fournit de la matière à posts.

Les accommodements raisonnables, de Jean-Paul Dubois. Paul Stern est un scénariste toulousain qui s’enfonce doucement dans une tristesse banale, avec une femme dépressive que le monde extérieur a cessé d’intéresser et un boulot qui ronronne tranquillement. Mais voilà que son oncle meurt, ce qui non seulement offre à l’auteur l’occasion d’une scène d’anthologie dans un funérarium, mais semble rompre toutes les digues pour son vieux père guindé, qui se passionne pour tout ce qu’il a haï et éjacule une flopée de révélations fracassantes à chaque entrevue. Paul décide d’accepter un contrat aux Etats-Unis et se plonge dans l’industrie cinématographique américaine (encore quelques scènes exquises en prévision). Mais voilà qu’il rencontre le clone parfait de sa femme neurasthénique, avec 30 ans de moins…
Le livre a emprunté aux anglo-saxons tout ce qu’ils font de mieux : le sens des situations, une histoire solide et bien menée, un humour fin et grinçant, tout cela servi par le style bien dosé de Jean-Paul Dubois, bref, le roman se lit d’une bouchée et se savoure vraiment. J’ai passé un excellent moment.
Alors, quelle est la petite ombre au tableau, le léger malaise que j’ai ressenti après l’avoir refermé ? La raison risque de vous paraître absurde : je suis gênée d’avoir adhéré si facilement à ce roman… Il s’est si bien fondu dans le moule anglo-saxon que j’ai parfois cru lire une traduction, malgré le style impeccable de Jean-Paul Dubois. Les accommodements raisonnables m’a fait penser à Lodge, à Irving, bref, à plein d’auteurs que j’aime, alors où est le problème ? Et bien… oui, c’est stupide : ce roman n’a presque plus rien de français. Non pas que je sois particulièrement attachée à ce qui apparaît comme les spécialités hexagonales, l’autofiction qui tournicote sur ses hémorroïdes et autres résidus de psychanalyse, les « romans » sans aucun début d’histoire, les récits qui ressassent le vieux stream of consciousness jusqu’à la nausée… Mais il y a malgré tout une griffe française, un certain style, ou une vision du monde, une touche indicible de notre vieux pays latin… A vrai dire, j’ai peur de mes propres tropismes, peur de tant aimer les story-tellers anglo-saxons que j’en perdrais le goût de nos charmantes antiquités. Monsieur Dubois, vous êtes génial, mais ne voudriez-vous pas saupoudrer vos livres d’un peu d’autofiction vasouilleuse ? vous regarder écrire de temps en temps ? vous lancer dans des digressions flamboyantes et parfaitement superflues ? faire, au détour d’un paragraphe, des expérimentations ridicules sur la syntaxe ? Juste un peu, pour qu’on se dise « ah, c’est bien un Français ». Humbles remerciements hexagonaux.
(A la relecture : frenchy ou pas assez, un livre qui mérite pleinement son succès, ça fait du bien au petit cœur anxieux de l’écrivain.)

 La reconstruction, d’Eugène Green. Vous en parler me tient particulièrement à cœur : ce livre ne sera pas dans les listes de best-sellers, ne causera aucun tapage, il est discret comme une source qui s’enfonce dans le sol et l’imbibe de sa douceur secrète – la comparaison n’est pas gratuite. Ce livre touche quelque chose de très profond, cette veine souterraine qui irrigue nos géographies familières, comme un réseau invisible qui détermine les pas de nos mondes. Après l’avoir refermé, les larmes me sont venues aux yeux, mais, chose curieuse, ce n’était pas une émotion sentimentale - bien que le livre fût extraordinairement touchant -, plutôt une émotion intellectuelle : moi qui me destine à l’étude de l’histoire des idées, je crois aux grands mouvements, aux liens mystérieux qui tissent le destin des civilisations, aux fantômes qui suintent du sol commun, et c’est une joie de les voir dépeints avec tant de grâce.
La reconstruction
, c’est l’histoire d’un professeur qui un jour reçoit une visite surprenante. Un Allemand, qu’il ne connaît pas, vient le trouver et lui affirme qu’il peut éclaircir un mystère qui a bouleversé sa vie. Cet homme a trouvé un certificat de décès à son nom, daté de trois mois après sa naissance. Le professeur, qui a logé chez son père à Munich dans les années 60, ne pourrait-il pas l’aider ?
Celui-ci croit ne se souvenir de rien. Mais peu à peu, la mémoire reflue…
Je ne veux pas trop vous en dire. Mais ce roman construit une réflexion sur la paternité qui fait exploser le cadre étroit d’une vie et s’inscrit dans l’histoire d’une civilisation. Ce livre est un livre sur l’Europe, sur cette culture européenne qui a fondé dans son unité un continent entier et que le nazisme vient frapper en son cœur, et qui pourtant renaît envers et même peut-être de son massacre ; cette histoire de paternité, c’est aussi le lien inextricable, troublant, entre les victimes et les bourreaux, leur communauté symbolique. Ce roman peut être lu au premier degré, et l’histoire qu’il raconte, une histoire humaine de mort, de sacrifice et de choix, vous prend à la gorge. Mais surtout, il recèle une métaphore magnifique, celle de l’étrange résurrection d’une culture qui s’est saccagée elle-même en croyant anéantir l’autre et qui prend son propre cadavre entre les mains. – Vous comprendrez ce que je veux dire si vous lisez. Je ne veux pas trop vous en dire, je ne veux surtout pas vous gâcher le plaisir d’être poignardé à neuf.
Enfin, je remarquerai juste que ce roman, dont les protagonistes sont Français, Allemands ou Tchèques, a placé en exergue une chanson lettone, comme pour souligner encore une fois ce que l’auteur suggère : le cœur de l’Europe est à la conjonction des ex-empires centraux, quelque part entre Berlin, Varsovie et Prague, en Bohême peut-être, là où le squelette de notre histoire affleure, où notre vieille Europe sombre et studieuse se dessine dans les champs, par l’écho des universités, à l’ombre des églises et de leurs copistes anonymes. Ce roman qui montre les os de ce monde a une qualité hypnotique, et je vous le conseille de tout cœur.

 L’automne arrive, ceux qui me lisent depuis longtemps savent dans quelle transe cette saison me met. Je vous souhaite à tous un beau moment de forêts rousses, d’humus chantonnant ses morts et de ciels baignés d’un gris pensif.
A très vite,
Ariane

par Ariane Fornia publié dans : Divers
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Lundi 15 septembre 2008

En ce moment, je tâtonne et j’ébauche mon roman, et mes doutes stériles me laissent tout le temps de critiquer les autres. J’avais lu un jour dans un roman non identifié (un roman de facture classique, suivant le parcours d’un jeune écrivain, mais quel était-il ? celui qui me retrouve l’extrait a droit à un dessin de loutre dédicacé ;)) que c’était toujours dans les périodes de frustration créative qu’on était le plus lucide quant aux vices, la médiocrité et les coutures des livres des autres – mais que, bien évidemment, cette clairvoyance s’évanouissait sitôt qu’on avait soi-même scribouillé ses trois cents pages et que sa propre œuvre se retrouvait en librairie. Cette année, je ne descends rien dans l’arène aux lions, et, douillettement lovée dans mon silence médiatique, j’ai le loisir de vilipender les autres. Je me suis attaquée à quelques parutions de rentrée littéraire, et voici mes impressions.

La porte des enfers, de Laurent Gaudé.  Dans Le magazine littéraire (que je lis religieusement, soit dit en passant), Sébastien Lapaque y faisait allusion, à l’occasion d’un article sur les multiples avatars d’Orphée dans la littérature occidentale : La porte des enfers serait une nouvelle catabase, sicilienne cette fois. Mon instinct d’ex-khâgneuse dressée à flairer les mythes comme le chien limier le crack m’a donc entraînée vers ce roman.
Cela commence par un homme qui en kidnappe un autre, l’entraîne dans un cimetière reculé, tout de pierre et de cyprès comme on imagine les tombes méridionales, et lui fait subir des sévices à en ruminer son petit déj, le tout dans un style usé jusqu’à la corde, tellement rebattu que je ne le supporte plus : une enfilade de phrases de moins de cinq mots, genre marche militaire, Sujet-Verbe-Complément tac tac tac, Sujet-Verbe-Complément présenteeeez…arme !, Sujet-Verbe-Complément maaaarchez, Sujet-Verbe-Complément halte !, tout ça pour nous montrer que le tueur est un homme froid et déterminé, que l’acte de tuer est mécanique, sec, sans pathos, le mec est un Napolitain qu’est-ce que vous croyez, ça vous zigouille son homme vite fait bien fait. Bref, ça commençait très mal, mais j’avais acheté ce bouquin, j’allais donc le lire en entier – la cantine de l’école primaire, « Finis ton assiette, y a des ptits africains qui crèvent la dalle pendant que tu boudes tes flageolets », ça laisse des traces. Je ne regrette pas d’avoir persévéré, puisque ça devient bien mieux après. Je ne vous raconte pas l’intrigue, mais, en très gros, il y a une histoire de morts revenus du monde d’en bas pour se venger et de promesses par delà la tombe à la clef. Des vies brisées et reprises en pointillés, des amours saccagées, le présent et le passé s’entremêlent, et on se laisse séduire par l’histoire.
Une grande partie du livre est le récit d’une descente aux enfers. J’avais lu une critique quelque part, qui se plaignait que celle-ci soit kitschissime, avec moult fleuves d’ombres et goules grinçantes, un peu comme un péplum joué par des playmobils ayant subi une chute d’ascenseur maudit dans la dernière attraction de Disney. A vrai dire, une description classique des enfers, avec topographie fluviale, champs des lamentations et élégies funèbres ne me dérange pas. Comme je l’ai dit plus haut, j’ai un atavisme d’ex-khâgneuse et j’adore me sentir cultivée quand un passage me rappelle Virgile. La connivence culturelle avec le lecteur, grâce à des références tirées du fond imaginaire et mythique de l’occident, pourquoi pas. Mais dans ce cas, il faut faire ça bien.
Soit l’auteur décide d’insister dans la direction « je brasse tous les mythes de l’humanité », comme c’est le cas lorsqu’il laisse parler le professore illuminé qui narre l’épopée de tous les fous qui ont tenté de vaincre la mort – à mon sens, les meilleurs passages du livre. On voit s’esquisser un grand tableau des représentations de la mort en Europe, on imagine le héros traverser, avec sa douleur personnelle transfigurée, la galerie des légendes, œuvres et chants qui imbibent les rêves de chacun… mais non, l’espoir est vite déçu, et on en revient à une description complètement stéréotypée des épreuves infernales, tellement linéaire et désinvolte qu’on croirait à un Fort Boyard chez Hadès, « maintenant tu traverses l’Averne, le prêtre chope une clé, tu escalades la colline carbonisée… ». Ce qui me mène à une autre éventualité : soit l’auteur décide, quitte à être classique, de l’être jusqu’au bout et d’offrir une description superbe des enfers, lyrique, paranoïaque, angoissée, épousant jusque dans les plus infimes virgules les tourments de son personnage. Mais non, le gus a l’air de traverser l’abîme peinard, comme un autostoppeur stygien avec son baluchon et un demi dans la gourde.
Bref, ce livre m’a immensément frustrée. Pour être brève, et pardon à l’auteur pour cet avis lapidaire : réécrire Dante et Virgile en moins bien, c’est pas la peine.
Mais, je suis tout à fait prête à l’admettre, l’histoire est intéressante, certains passages très agréables, on peut se laisser entraîner, bref, le succès de ce livre ne m’étonne pas. Je pourrais presque vous le conseiller.

 Où on va Papa ?, de Jean Louis Fournier. Jean-Louis Fournier était une idole de mon enfance. Il est l’auteur de l’immortel Je vais t’apprendre la politesse, petit con, que l’on m’a offert quand j’avais huit ou neuf ans, et qui me faisait littéralement hurler de rire, avec des injonctions du style « Ne mets pas tes pieds sur les banquettes du TGV, tu risquerais de salir tes belles baskets ». Depuis, je n’avais plus rien lu de lui, et j’étais donc ravie, en parcourant la liste « Du même auteur », de voir que je retrouvais une divinité oubliée.
Où on va Papa ? n’a rien à voir avec le désopilant manuel de politesse. C’est un livre d’une tristesse insondable, puisqu’il parle de ses deux fils, handicapés mentaux, l’un aujourd’hui décédé, l’autre toujours perdu dans son monde. Il entrouvre même une porte vers une détresse encore plus absolue, puisqu’on apprend que son troisième enfant, Marie, elle « normale », a enchanté sa vie « jusqu’au jour où … c’est une autre histoire ». L’autre histoire, je l’ai lue dans une interview, c’est que Marie est tombée entre les crocs d’un gourou et a disparu pour sa famille. Bref, je comprends soudain mieux pourquoi JL Fournier écrivait des livres aussi marrants : pour tenir le choc face à son quotidien.
Mais ce n’est pas par pitié envers lui qu’il faut lire Où on va Papa ?. L’auteur, en effet, n’est pas du genre à nous asperger de bons sentiments, et le ton n’est pas celui des bavardages de paroisses, où on se penche sur les fauteuils roulants, le chapelet effleurant l’enfant qui fait des bulles de salive depuis sa naissance, en déclamant « L’enfant handicapé est un don de Dieu ». L’auteur ne nous épargne rien de l’exaspération, le rejet, le désespoir qui s’empare de lui parfois, et de sa plume jaillissent de tels traits d’humour noir et cruel qu’on le crucifierait sur la place publique s’il n’était pas lui-même la première victime.
Le livre est court, succession d’instants de vie, l’attente du première enfant, la découverte de son retard, le deuxième enfant, son arrivée merveilleuse, quand on le croit normal, l’atroce désillusion quelques mois plus tard, les rituels quotidiens, quelques instants de joie paradoxale, notamment lorsque le père découvre que son enfant qui a « de la paille dans la tête » est capable de mentir, la mort du premier…
Le livre est, vous l’imaginez, beau, juste et poignant, plein de sourires sobres et dignes. Ma seule déception, c’est : 150 pages seulement ? Ce n’est pas un récit, c’est plutôt un recueil de poèmes, un défilé d’instantanés comme des haïkus douloureux, une fresque impressionniste de la souffrance banale. Sans doute, allonger le livre aurait pu conduire à l’apitoiement, au ressassement, au pathos ; il est difficile, comme le faisait Madame de Merteuil, de sourire avec une fourchette plantée dans la main, durant plus de 150 pages. Mais j’aurais voulu en savoir plus, sur la gestion du quotidien, les institutions, les médecins, ce que fait ou ne fait pas l’Etat pour eux, bref, que du prosaïque, mais ce livre n’est pas vraiment dans ce registre, il est tout en légèreté.
Décidemment, j’admire énormément Jean-Louis Fournier.

La meilleure part des hommes, de Tristan Garcia. Là, une vague de découragement me saisit : qu’écrire de neuf après trente mille articles sur le sujet ? Je crois que vous savez déjà tout : Tristan Garcia fait revivre les années 80, l’apparition du sida et le chaos idéologique qui en résulte – car, à une époque où, comme le dit si bien l’auteur, le simple fait de baiser autorisait chacun à se sentir politiquement engagé, où le sexe servait de cause, de principe de vie, de militantisme, que faire quand il propage la mort, et que la maladie apparaît comme une vengeance de la morale sur les affranchis ? L’apparition du VIH est l’épicentre d’un long tremblement de terre intellectuel, et nos protagonistes sont malmenés d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, se déchirent, se haïssent, vieillissent, disparaissent. Tristan Garcia retrace deux décennies de combats et de reniements.
Passons sur les cris extatiques de « Wah, il parle d’une époque qu’il n’a pas connue, trop balèze ! » : c’est le boulot d’un écrivain, non ? Pour le reste, je suis assez d’accord avec les éloges dont il fait l’objet. Son livre tient la route – je crois que c’est un compliment qui résume tout. Il est crédible, bien mené, il se lit avec plaisir et donne de la matière à cogiter à son lecteur.
Pourquoi, alors, ai-je si peu de choses à dire sur un livre que j’ai pourtant bien aimé ? Peut-être parce que j’ai l’impression d’avoir assisté à un documentaire particulièrement réussi. On a envie de dire : « bravo, belle enquête, beau montage, l’ambiance est bien restituée et le réalisateur est doué ». Et c’est tout. Je n’ai pas eu l’impression de lire un roman : je n’ai rien ressenti en lisant ce livre. Seul mon intellect était stimulé. Attention, je ne suis pas une midinette, je ne suis pas en train de vous dire : en lisant, je veux que mon cœur batte la chamade et que des torrents de grenadine me coulent de l’aorte, et faire des petites gouttes d’encre avec le flot de mes larmes. Mais j’aimerais être touchée, ébranlée ou transportée d’une manière ou d’une autre, qu’un roman fasse appel à mon imagination, ou ma colère, ou mon empathie, ou mon inconscient, ou au moins, que son style parle à mon sens esthétique (hors, le style de ce roman est neutre comme un laser de bloc opératoire), bref, qu’il ne me laisse pas de marbre. C’est malheureusement ce qui s’est passé quand j’ai lu La meilleure part des hommes.
Tout le monde l’a dit et je souscris à ce jugement, Tristan Garcia est un auteur prometteur. J’attends donc le prochain, avec espoir…

La vie en sourdine, de David Lodge. D’habitude, je ne lis jamais de livres anglais ou allemands en version française, j’ai l’impression de manger un plat en laissant le cellophane, et je suis d’une irritabilité de vieille peau sur la moindre erreur de traduction. (D’ailleurs, les quelques fois où j’en ai repéré une dans La vie en sourdine, du genre un « insane » pas traduit et laissé tel quel, ça m’a gâché les dix pages suivantes tellement ça m’énervait. J’avoue, en matière de langues, je suis vraiment ch***te.) Mais là, le livre traînait sur le canapé, j’ai lu les premières pages, et j’ai été happée. L’idée de poireauter dix jours, le temps que l’original arrive d’Angleterre, me déprimait, et j’ai lu le livre d’une traite.
C’est l’histoire d’un professeur de linguistique à la retraite, dont la surdité s’aggrave, ce qui inspire à David Lodge des pages d’anthologie sur les catastrophes quotidiennes – parler au téléphone avec un appareil, réaliser juste avant un dîner que les piles sont mortes, etc - et l’opprobre dont sont victimes les sourds, qui horripilent tout le monde à parler fort et faire répéter trois fois, tandis que les aveugles, eux, sont des personnages de tragédie, qui inspirent respect et pitié.
A cause de sa surdité, il dit « oui » à une jeune femme qui lui parle depuis un quart d’heure dans une réception bruyante sans avoir compris un mot de ce qu’elle lui raconte, et se retrouve directeur d’une thèse sur les lettres de suicidés avec une doctorante à la santé mentale douteuse. De plus, son vieux père est en train de perdre la boule, et il doit gérer l’homme qui l’a élevé comme un bébé. Bref, c’est un feu d’artifice de situations incongrues, de conversations loufoques, de descriptions délirantes, où la verve et l’humour exquis de David Lodge rebondissent à chaque page vers des sommets d’hilarité. J’adore.
Le seul reproche que je pourrais faire à ce livre, c’est que le rythme ralentit par endroits, s’essouffle, et on sent que l’inspiration autobiographique, qui fait la matière de ce livre, gêne l’auteur, qui se sent obligé de raconter des choses peu utiles pour l’intrigue, comme pour faire honneur à la vérité ou exprimer sa gratitude envers X ou Y. Dans les passages que l’on sent authentiquement autobiographiques, le style s’en ressent : il s’empêtre dans un mélange un peu pontifiant d’exactitude inutile, de multiplication de « je » gênés et de notations qui ne se justifient plus que dans le monde réel, et non dans l’économie du roman. (Ce qui, d’ailleurs, a été une leçon intéressante pour moi : pour la première fois, la démarcation entre l’«inspiré de, retravaillé » et le « vécu tel quel, inséré de force dans le roman » m’a sauté aux yeux, ainsi que les marques qui trahissent de tels passages. Je m’en souviendrai.)
Malgré cette légère réserve, j’ai passé un délicieux moment à lire La vie en sourdine, j’ai ri ou jubilé de tant de talent un nombre incalculable de fois - ce qui prouve, mea culpa, que la traduction est finalement très bonne, malgré mes récriminations ronchonnes.

 Et vous, qu’avez-vous lu ? Que me conseillez-vous de lire ? Ou bien, que voudriez-vous me voir lire ?
A très vite,
Ariane

 PS : cette fois, je le jure, les photos et commentaires de mes voyages estivaux arrivent le week-end prochain. C’est juste que scanner, ça prend du temps, surtout quand on est une flemmarde technologique comme moi.

 

par Ariane Fornia publié dans : Divers
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Mardi 2 septembre 2008

Chers tous,

Il y a des salons du livre dont on repart avec l’envie de se faire seppuku avec un coupe-papier. Hameaux paumés dont les cinq habitants sont tous allés brailler quine et carton au loto communal, temps moite et froid comme une éponge humide qui vous colle à l’échine et vous refile un nez en arrosoir pour les jours qui viennent, deux livres vendus en tout et pour tout, un à l’organisateur, l’autre à une dame franchement charitable qui a pris pitié de votre air suicidaire, et trois heures passées à tenir le crachoir à un auteur régionaliste, père du chef d’œuvre « Cinquante ans à Bourg de Caillette vus par la cheminée de mon Pépé » - que j’ai dû acheter, en plus. Bref, quand ma mère (Sylvie Brunel, pour ceux qui n’auraient pas suivi) et moi avons vu sous la bedaine du bonhomme Michelin que Lussan était un minuscule village quelque part aux confins de l’Ardèche ou du Gard, on a pas senti le truc. Mais nous avions tort de médire sans avoir vu. Je crois que Lussan était le meilleur salon du livre auquel j’ai participé jusqu’ici. Déjà, en gravissant la route en lacets, nous avons eu le loisir de constater que le village était magnifique, le meilleur de la Provence de carte postale, corseté de remparts médiévaux et coiffé d’un joli clocher. On s’est dit : même si on s’emmerde à s’en déraciner les molaires, au moins, notre agonie sera agréable. Puis, on s’est approchées du parking et, ô surprise, ô bonheur, il était si plein que nous avons eu à chercher une place – usuellement, un incommensurable espace vide comme le néant intersidéral s’offre à nos yeux en détresse et nous nous garons un suaire à l’âme. Dernier indice encourageant : une pancarte nous signalait le nom de ce salon, "Lussan se livre". Très réussi, non ? Je me suis alors dit : "même si toutes les voitures garées ici viennent pour un festival de l'andouillette, il y a au moins un type avec qui je pourrais discuter dans ce village, celui qui a trouvé ce titre. Amen".

Le cœur gonflé d’espérance, nous avons marché vers l’église, derrière laquelle se tenait le salon et… le paradis. Les stands étaient joliment agencés sur la place, des bouquinistes avaient déployé un véritable coffre au trésor, plein d’auteurs publiés dans de vraies maisons d’édition (avec des couvertures imprimées nettes, des reliures clean, une attachée de presse et tout et tout !) dédicaçaient leurs livres, le libraire, jovial et bien organisé, avait disposé nos ouvrages en pile  (oui, nos ouvrages, et pas « Dieu et les femmes en Occident » parce qu’il s’est planté en lisant le titre de mon premier bouquin) et ils nous attendaient… Le salon, au fil de la journée, s’est rempli de gens plus gentils les uns que les autres, curieux, ouverts, attentifs, désireux de discuter, bref, le lecteur de rêve, celui qu’on cherche sur Meetic-electre des années d’incompréhension durant, « jeune auteur cherche lecteur disponible, célibataire des neurones, aimant encre, vélin et plus si affinités, pour effeuillage d’un soir ou union durable ». Il y avait des jeunes profs enthousiastes, des ados au look marrant, des femmes folles des chevaux, et cette variété rare de lecteurs qui fait les charmes discrets de la vie dans les contrées retirées du Sud – Ardèche, Lozère, Var, etc - : les hippies lettrés, adeptes de tournesols et de pages, venus lire et réfléchir au soleil et au calme, et qui promènent leur sourire de marins partis à l’aventure dans les allées du salon. Et puis, la merveilleuse surprise du jour, Sylvain, avec sa chouette sur l’épaule, a fait un détour (dont je n’ose imaginer l’ampleur…) pour prendre La déliaison et faire signer à ma mère Cavalcades et dérobades. Qu’il me soit permis de lui exprimer mon immense gratitude. Sylvain, veux-tu m’épouser ? (Littérairement, bien sûr. On fera bibliothèque commune, on lira et écrira jusqu’à ce que la cartouche vide nous sépare, et on ira reposer nos cerveaux à Disneyland. Qu’en penses-tu ?)

 Bref, Lussan, c’était génial. En plus, le repas était extra, et j’ai dévalisé le salon. Mes grandes marottes du moment, ce sont la Suède, la renaissance et la théologie. La Suède pour m’ouvrir au grand royaume du Nord et trouver la langue de mon éternelle fascination des pays de l’hiver ; la Renaissance car je n’aime rien autant que les points de bascule et les tableaux, vus à Cologne et Berlin, où le gothique explose en une débauche de couleurs, d’extravagances et de perspectives, m’ont captivée : ce sont deux mondes qui se heurtent. Et la théologie, sans doute pour les mêmes raisons, pour scruter ceux qui croient que le monde est un cosmos où tout se tient, et discerner au cœur de la spiritualité la philosophie des bondieuseries castratrices. Ok, c’était un peu abscons, je reviendrai là-dessus dans les articles qui suivent. J’ai donc acheté, chez un couple de bouquinistes adorables et passionnés :

- Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, de Selma Lagerlöf (je vous avais déjà parlé d’elle : elle est l’auteur de Des trolls et des hommes), que je voulais lire depuis longtemps, que je suis en train de dévorer. C’est l’histoire d’un garçon changé en lutin qui traverse la Suède avec des oies sauvages, un hymne à la beauté des pays nordiques et un conte très divertissant.

- Un voyage aux régions polaires, de Joël Thézard, obscur prof de dessin d’un lycée du Nord parti en croisière dans les pays du froid. L’édition n’est pas datée, mais je suppose que le voyage des années 20-30. Bien que ce ne fût absolument pas son intention, M. Thézard est très drôle : c’est un beauf et il ne sait pas écrire. Il recopie laborieusement le menu intégral de tous les repas qu’il consomme sur le bateau et expédie en deux lignes la visite d’une ville, décrit les Norvégiens comme les figurants d’un safari et s’étonne pendant trois lignes que les Anglais disent « Aïceberg » pour « Iceberg », puis part dans de grandes envolées philosophiques du type « Comme la bêtise humaine est grande ! ». Mais, malgré lui, ce journal intime d’un benêt chez les icebergs arrive à être intéressant : il évoque négligemment, entre deux festins, des lieux uniques, des anecdotes savoureuses, qui vous donnent envie de vous précipiter dans un bateau, comme ce point le plus septentrional de l’Europe, un rocher d’où les suicidés vont se jeter dans le Nord absolu, ou le fantasmatique Spitzberg. Bref, un bouquin à revivre et réécrire.

- Les justes, de Camus, probablement la pièce politique que je place au dessus de toutes les autres, vue plusieurs fois et jamais lue jusqu’à ce jour, et qui me marque toujours autant.

- Chants de mort, magnifique et inquiétant recueil de poèmes grecs évoquant l’innommable, préfacé par Jacques Carrière, qui recèle quelques perles de douleur et de mystère : odes, chants populaires, prières à l’odeur de noirs cyprès et de cauchemars anciens, qui m’ont irrésistiblement rappelé L’Ile des morts de Böcklin.


Ma mère s’est régalée de vieux livres de géographie et de sciences naturelles, dont un délirant Dictionnaire des bêtes ignorées qui parle de morts-vivants, d’hybrides d’éléphant et de vampire, de caméléons zombies, et autres bestioles charmantes. Nous avons aussi pris à notre voisine de stand, Sophie Chauveau, ses essais sur les peintres de la Renaissance, La passion Lippi et Le rêve Boticelli, qui m’ont tentée par leur ambition à retranscrire l’atmosphère bouillonnante de l’Italie qui se métamorphose, et dans lesquels je me plongerai très vite. Enfin, mon autre voisin, Yan de Kerorguen, m’a offert son roman En nous les futurs morts grandissent, qui plonge dans l’horreur proche des génocides en Bosnie – pays qu’il connaît bien et qu’il a souvent parcouru dans les années 90 -. Ce roman a été tué par la faillite de son éditeur et je crois bien, à l’heure où on arrête Karadzic, qu’il mérite une deuxième vie… Je vous laisse le lien de cet entretien trouvé sur le net :  
http://www.place-publique.fr/article1978.html

 Bref, Lussan, c’était génial. J’espère qu’ils me réinviteront l’an prochain.

 Je n’oublie pas ma promesse d’écrire mes carnets de voyage et je vous parle de Berlin et de la vallée du Rhin très vite. Et puis, protégée par mon absence de publication cette année, je me ferai un plaisir de commenter la rentrée littéraire, de découvrir Tristan Garcia, de confirmer mon a priori négatif sur Angot, de vérifier si Catherine Millet ou Colombe Schneck méritent le concert de louanges qu’on leur adresse, de tester le dernier Nothomb, etc. Bref, ce blog est vivant et il a repris du poil de la bête. Niark, niark, niark.
A très vite !
Ariane

PS : voici du rab pour ceux qui n’ont pas encore subi d’indigestion. Ma dernière chronique pour Métro est ici.

 

par Ariane Fornia publié dans : Divers
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Mardi 19 août 2008
Chers tous,
Je reviens à peine de vacances et reprendrai très vite ce blog en main - les réponses aux commentaires, mes carnets de voyage et lectures de vacances arrivent très vite. Mais je voulais déjà annoncer à mes lecteurs méridionaux qui n'auraient rien de prévu le 31 août que je serai toute la journée à Lussan pour une fête du livre.
Lussan, c'est où ça ? Voilà exactement la question que je me suis posée. Mon fidèle compagnon Google a donc comblé cette lacune : Lussan, c'est dans le Gard provençal, du côté d'Uzès, "un des plus jolis villages du Sud", paraît-il. Ceci accompagné de bucoliques photos de tournesols, lavandes embaumées bruissant sous les ailes des cigales, églises à la pierre abrasée par la lumière drue du midi, sous lesquelles Pépé se demande s'il tire ou il pointe. Chez moi, quoi. Bref, si vous ne venez pas pour agrémenter votre exemplaire de mes livres d'une de mes affectueuses pattes de mouche, vous pourrez toujours faire du tourisme.



Ma mère, Sylvie Brunel, sera également présente. Nous signerons ensemble La déliaison.
Et, pour elle :
Cavalcades et dérobades, son dernier roman équestre,
Frontières, son roman choc dénonçant à travers l'histoire de deux volontaires les dérives de l'humanitaire,
et son dernier essai, A qui profite le développement durable, qui sonde la conscience collective et s'interroge sur les vraies raisons - les bonnes, et les moins avouables - de l'actuelle vague verte.
Pour moi, en plus de La déliaison
, ce sera, évidemment, Dieu est une femme et Dernière morsure.

                                    

Bref, j'espère vous voir nombreux :-)
A très vite,
Ariane



par Ariane Fornia publié dans : Divers
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Samedi 28 juin 2008
Article écrit hier soir, très tard, dans un état assez avancé de chagrin. A ne pas lire si vous voulez profiter des parasols, des trèfles parfumés, des coups de soleil et du beau mois virevoltant de juillet.

Chers tous,
Depuis dix minutes mes doigts errent sur mon clavier, osent tracer quelques lettres, martèlent rageusement la touche « effacer », cet article est douloureux et je ne sais pas par où le commencer.
Commençons par le plus simple : le factuel. Je suis admissible à l’ENS et je passe dans les jours qui viennent les oraux. Mes livres à venir se précisent, et je vous en reparlerai.
Venons en au plus pénible. Quelqu’un que j’aimais profondément est décédé. J’ai hésité à l’écrire ici : je sais  bien que vous ne la connaissiez pas, que vous n’avez rien d’autre à me dire que « je suis désolé(e)», que cela ne sert strictement à rien et vous place dans une situation inconfortable de sympathie forcée – d’ailleurs, je vous autorise à ne rien écrire du tout, à cliquer sur la croix rouge et oublier mon impolitesse. Mais moi, j’ai besoin d’écrire cet article.
Il y a trois ans, lors du jumelage entre ma ville et Königsberg in Bayern, à peine suis-je entrée dans la salle qu’une femme radieuse est venue vers moi, m’a appelée par mon prénom – alors que je n’avais aucun souvenir de l’avoir jamais rencontrée, mais si, il y a très, très longtemps -, m’a baignée de son sourire et demandé dans un français parfait à quelle table je voulais m’asseoir, et si je voulais rencontrer les jeunes Allemands. Elle m’a présentée à sa fille, qui est devenue une de mes amies les plus chères, et à celui qui est aujourd’hui mon fiancé. Cinq minutes plus tard, elle était sur scène, dans un costume scintillant, une guitare électrique bleu phosphorescent à la main, elle a joué Nightwish, Hammerfall, Metallica, bref, elle a mis une ambiance du tonnerre dans cette salle plus habituée aux bals musette. Elle chantait diaboliquement bien, et toujours avec ce sourire ensoleillé, la joie faite visage, et entre deux solos, elle disait à quel point elle était heureuse d’être là, cette année comme depuis plus de 25 ans, de célébrer l’amitié franco-allemande au riff et à la batterie. Bref, dès la première seconde, j’ai adoré Irene Mett-Grüne. Je n’étais pas la seule. Sa joie de vivre magnétisait toute personne qui la croisait. Je sais, on dit toujours cela quand quelqu’un meurt, qu’il était merveilleux, que tout le monde l’aimait, etc, mais pour Irene, tout le monde l’a toujours dit, et c’était la stricte vérité. Elle était juge, et j’ai rarement vu quelqu’un mettre autant de passion et de conviction dans son métier. Elle était rockstar, leader de plusieurs groupes, de la chorale de Volkslieder aux distorsions déchaînées, et sur scène, elle était tout simplement prodigieuse d’énergie et de bonheur. Elle était l’âme de trois jumelages franco-allemands et d’un millier d’associations, clubs, rassemblements, car son don naturel et son plus grand plaisir était de tisser des liens entre les gens – quand elle est morte, la douleur jaillissait des quatre coins d’Allemagne, de France, des Etats-Unis, et tous ceux qui appelaient ne le faisaient pas par politesse. Je crois que je ne connais personne d’autre qui possède un tel génie de l’amour : partout où elle allait, Irene le suscitait. A ses funérailles, on entendait que deux mots, répétés dans tous les discours, dans chaque phrase, plusieurs fois par phrase, refrain entêtant et incontournable : « Liebe, Freude » - amour, joie.
J’ai passé deux semaines chez elle, et ma grande passion pour l’Allemagne date de là. Chaque fois que j’allais outre Rhin, et ceux qui me connaissent devinent la fréquence, nous nous retrouvions chez elle, jouions à dix mille jeux qu’elle inventait, parlions d’absolument tout, pendant des heures.
Je savais que les métastases la dévoraient. Mais, contre mes - hélas - nombreuses expériences des cancers, contre l’évidence médicale, contre ma raison qui jouait les cassandres en sourdine, je n’arrivais pas à croire qu’elle pouvait mourir, car elle ne le pensait pas une seconde. Il y a trois semaines, nous avons mangé des glaces aux fruits rouges, et elle me parlait des chansons qu’elle comptait jouer, des lieux où elle voulait voyager, de mille projets, de tout ce qu’elle ferait « dès que je serai guérie », tout au futur, jamais au conditionnel. Ce n’était pas un masque destiné à nous rassurer. On m’a dit qu’elle n’avait accepté de parler de sa mort que dans les toutes dernières heures, quand l’asphyxie et les appels éplorés l’assaillaient, mais que trois jours encore avant son dernier souffle, elle continuait à parler d’avenir et de projets. Même lorsque la douleur était insupportable, elle m’écrivait pour me demander de mes nouvelles, comment se passait ma khâgne, qu’est ce que j’écrivais en ce moment, où j’allais voyager cet été, jamais, jamais pour se plaindre ou pour parler de sa maladie. Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi lumineux.
J’ai promis de toujours me souvenir d’elle. Ce sera facile, car c’est un mensonge : je n’aurai pas à me souvenir, elle ne sera jamais une carte postale posée sur une cheminée mentale, un bibelot empoussiéré. Elle vivra à travers chaque instant de ma vie, car je lui dois tant d’amis, mon amour, et la langue qui est celle de mes rêves, de mon journal intime, de mes bouleversements les plus intimes et les plus troubles, l’allemand – chaque fois que je parle allemand, elle prend vie pour moi. Je n’arrive toujours pas à prendre la mesure de son absence, peut-être car on ne se résout jamais à l’inexprimable, mais aussi, parce que je lui dois tant de choses qui sont devenues miennes, que le vide me paraît factice.
Si je suis en train d’écrire à minuit et demi, m’efforçant de soigner mon style alors que le deuil ne m’inspire qu’une logorrhée d’amour et de chagrin (Albert Cohen le dit : il rabâche, ressasse, il ne se soucie pas de la mesure et du bon goût), c’est parce que ce soir je cherchais quelque chose d’elle. Pas une photo. J’en ai, j’aime son œil de zénith flamboyant, mais ce n’est pas suffisant. Car ce qui était extraordinaire chez Irene, c’est sa voix, cette voix si pleine de joie, de passion, de vie, cette voix puissante et douce à la fois, cette voix qui nous faisait frissonner quand elle prenait sa guitare. Dans mes fichiers sont toutes les chansons qu’elle jouait lors des jumelages, et j’avais un faible, très faible espoir, d’en avoir une qui ne soit pas la version originale, mais son interprétation, bref, un enregistrement de sa voix. Je les ai faites défiler en accéléré, meurtrie chaque fois que j’entendais une voix masculine. J’ai cessé mon zapping désespéré en voyant le nom d’un des derniers fichiers, et j’ai hésité une seconde avant de l’ouvrir. Car je savais que si celui là n’était pas un enregistrement d’elle, aucun ne le serait. Nothing else matters de Metallica. Sa chanson préférée. Le soir de la mort de son père, elle la chantait avec des larmes dans la voix, et nous pleurions tous avec elle. J’ai lancé la chanson, attendu avec angoisse le début du chant, et à quarante secondes environ, la première phrase est venue, et avec elle mes larmes. C’était elle. Sa voix claire, haute, puissante, animée, et sur cette chanson, infiniment douce - un étrange mélange de peine et de soulagement (soulagement d'avoir retrouvé cet enregistrement, de ne pas l'avoir perdue entièrement, d'avoir capturé un si beau fantôme) m'a aiguillonné les yeux. Rien de triste dans cet enregistrement. J’entendais son sourire, je la sentais tellement vivante, tellement présente, je sanglotais comme un enfant et je riais de la retrouver tellement là.
C’est si facile de conserver les visages, on a des dizaines d’images, mais les voix… Vous ne pouvez pas imaginer à quel point je suis heureuse d’avoir cet enregistrement, je n’arrive pas à dire quelle douleur et quelle joie il m’a causé…
~

J’ai besoin d’écrire encore. La mort nous effraie tous, mais moi elle m’obsède. Je crois que je n’ai jamais cessé d’y penser – elle structure tous les instants que je vis. Mes plus grandes joies sont teintées d’une immense mélancolie, car je les sens se dissoudre à mesure qu’elles me ravissent, et c’est comme si mon bonheur m’attirait encore plus vite vers le néant qui me poursuit, qui m’alourdit de tous les instants anéantis, et qui un jour m’aura. Ma phobie des cadavres, ou plus exactement, de la décomposition, est indescriptible – d’ailleurs, la pudeur m’empêche de la décrire. Pourtant, et je sais que cette phrase aura un son horrible, j’ai l’habitude de la mort. J’ai vu mourir tellement de proches. Et j’ai hérité des morts des autres, car mon arbre généalogique est un échafaudage de tombes et de trous noirs ; ma famille s’est construite sur des deuils à la chaîne. A un tout autre niveau- j’ai honte de cette transition -,  j’ai grandi dans une ferme et il ne se passe pas un mois sans qu’on n’enterre ou ne jette au ravin le cadavre d’un oiseau, chat, chien. Des dizaines de bêtes mortes sont passées par mes mains, et je cours le plus vite possible pour me débarrasser de leur tiédeur avant qu’elle ne disparaisse, comme s’ils allaient se putréfier entre mes doigts.
Je retrouve des textes écrits quand j’avais neuf ans, et je me rends compte que je n’ai pas progressé d’un pouce. Ce sont toujours les mêmes mots, les mêmes questions qui reviennent : puisque la chair pourrit et disparaît, où vont les rêves, les sentiments, les créations, est-il possible que Faust se corrompe avec le cerveau de Goethe, que l’amour porté à une famille retourne à la poussière avec le charnier de cellules ? A quel point sommes-nous ce corps ? Comment quelqu’un peut-il être toute la vie d’un autre être humain, la raison pour laquelle il se lève, son but quotidien, son amour absolu, son Autre, son indissociable, et soudain disparaître irrémédiablement – comment la conscience peut-elle être éteinte comme un interrupteur et avec elle tout l’amour ? Comment le monde peut-il se remettre de toutes ces béances qui l’ensanglantent, ces néants inconsolables ? L’humus que nous foulons est un immense cimetière, nous vivons sur les morts, et comment tout peut-il avoir l’air aussi normal ?
C’est cette placidité de l’univers face aux drames indicibles qui me terrifie. Cette indifférence des hommes qui mettent les cimetières au cœur de leurs villes. La mort est partout, détruit sans cesse, et il ne se passe rien. Voilà pourquoi une mélancolie aussi vénéneuse, aussi lourde et inextricable, pèse sur chacun de mes instants : je ne peux voir un paysage sans penser aux siècles qui pèsent sur l’horizon, aux ombres qui soutiennent son soleil, aux océans de murmures enfouis. Toute ma vie, tous mes textes les plus personnels, sont une géologie hallucinée de ces millénaires sédimentés.
Je m’abrutis de littérature et de philosophie, et je n’ai fait que découvrir à la pleine lumière les abîmes que je devinais, sans en combler la moindre parcelle. J’ai lu tellement de choses sur la mort. Essais, poèmes, romans… J’ai trouvé des textes superbes, mais je n’ai rien compris de plus. Comment l’homme peut-il être tout et rien ? Toutes les théories me fascinent, mais aucune n’a une once de vérité pour moi. Les religions, ni les philosophies de la transcendance, ni les épicurismes, existentialismes et autres pensées de l’instant m’occupent, me distraient, m’intéressent, mais je me suis résignée à ce qu’elles ne résolvent rien. Car, même dans les moments où je pourrais vouloir être capable de céder à la lâcheté, au réconfort, vouloir croire à une autre vie, une continuité, quelque part, je repousse cette possibilité avec une facilité décourageante. Même dans le deuil, je balaie Dieu d’une pichenette. Ma lucidité est incurable.
La littérature est ma seule illusion : parfois, j’ai l’impression d’animer par les mots le fantôme, l’ombre des êtres aimés. C’est pour ça que j’ai écrit ce texte, qui vous a sans doute mis affreusement mal à l’aise.
Je voulais dire à quel point j’ai aimé Irene, à quel point je l’aime encore, à travers ce qu’elle a semé de beau et de lumineux dans ma vie. Ce qui reste de l’amour et de la vie après l’inimaginable, c’est peut-être ce seul instant, l'instant où vous lisez ce texte.

Ame au si clair foyer tremblante de m'asseoir,
Pour revivre il suffit qu'à tes lèvres j'emprunte
Le souffle de mon nom murmuré tout un soir.
Mallarmé


Pardon pour ce texte neurasthénique. J’espère que tout va bien pour vous.
Amitiés à tous ceux qui me lisent.
Ariane
par Ariane Fornia publié dans : Divers
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Samedi 14 juin 2008

Chers tous,

Tout d’abord, je tiens à assurer de mon soutien psychologique tous ceux qui sont enfermés à surligner des manuels et gratter des copies au lieu d’essayer des bikinis, se vernir les orteils et manger des glaces. (C’est quoi votre parfum préféré ? Moi c’est simple : tout ce qui est rose ou violet, donc toutes les petites baies qu’on se broie les vertèbres à ramasser. Je sais, je suis une victime des colorants industriels.) Courage, donc, aux soldats du bac, des partiels, et aux endives studieuses de toute sorte. Comme dirait le vieux Charles, je vous ai compris.
En ce qui me concerne, j’attends les résultats des écrits de l’ENS et je rêve du moment où je pourrai me consacrer à écrire, écrire, écrire. J’ai plusieurs projets sur les starting-blocks, qui flottent actuellement dans un liquide amniotique encré, sous la couverture de gros cahiers en papier recyclé, gorgés jusqu’à la tranche de notes, de graffitis, ébauches et autres schémas préparatoires. Chez moi, un livre a besoin de décanter un certain temps dans un carnet, d’être sauvagement amputé et re-greffé à grands traits de plume rageuse, de mûrir, avant d’avoir droit à l’existence. C’est pour cela que je mène plusieurs projets de front : je peux m’offrir le luxe d’en laisser un mariner dans son encre pendant que je sculpte l’autre. Les Islandais purs et durs enterrent l'hiver de la viande de requin, la laissent se putréfier pendant quelques semaines et l’exhument au printemps pour la servir baignée d’alcool pur : je fais à peu près la même chose avec mes bouquins. S’ils survivent au « test de l’inhumation », si je peux encore regarder une idée en face sans rougir de honte quelques mois plus tard, ces livres obtiennent leur passeport pour l’existence. Sinon, ils rejoignent le charmant cimetière de mes avortements créatifs – où figurent, entre autres tentatives géniales, l’idée d’écrire un roman dont le narrateur serait une agrafeuse, des élucubrations sur la résurrection de mon amour Novalis qui viraient légèrement au fantasme nécrophile, ou encore des chroniques tellement bien senties que je n’aurais plus jamais pu mettre un orteil hors de chez moi. Vous voyez, la mise en bière momentanée a du bon.

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J’avais écrit une chronique pour Métro au moment de l’affaire du mariage annulé, mais toutes les tribunes de la semaine étaient déjà prises, et les textes sur l’actu se périment très vite, surtout quand ils sont dictés par l’indignation. Vous aurez donc l’exclusivité de ce produit avarié, chers lecteurs d’Aiglures.

Revendez votre épouse !

En avril dernier, le tribunal de Lille a, suite à la demande de l’époux, annulé un mariage, au motif que la mariée n’était plus vierge au soir de ses noces. En effet, il y aurait eu « erreur sur les qualités essentielles du conjoint ».
On se croirait au service des réclamations d’un magasin d’outillage : « Produit défectueux, remboursez ! ». Ca serait sympa de faire son mariage comme son marché, non ? Imaginez. La tignasse sauvage de votre mari commence à s’effilocher comme une vieille queue de rat ? Renvoyez-le au fabriquant. Votre chère et tendre, autrefois svelte sylphide, devient un gros tas de cervelas ? Exigez donc un échange standard ! Et surtout, avant de vous marier, faites un examen complet du produit et prenez une garantie : l’arnaque est au coin de l’oreiller. Trop tard, vous êtes déjà passé à la caisse ? Revendez votre conjoint au prix de l’argus…
Non, franchement, il faudrait pas se faire gruger sur les « qualités essentielles » de la marchandise. Et pour une femme, bien sûr, c’est son statut vaginal. La femelle est une machine à bébés, avec du rouge à lèvres sur la coque pour faire joli. Ne vous laissez pas refourguer un modèle d’occasion, achetez neuf !
Ce jugement du TGI de Lille, en vérité, il signifie : « Votre cerveau, votre personnalité, tout ça, c’est de l’accessoire. Vous êtes un trou. Et s’il n’a pas été livré dans l’emballage d’origine, vous n’êtes rien d’autre qu’une marchandise défectueuse. » Quand je compare cela avec un autre procès qui vient de s’achever, celui d’un certain tueur obsédé par la virginité, j’en ai la nausée… Quand en aurons-nous fini avec cette membrane maudite ?
J’ai du mal à croire que nous sommes en France en 2008. Suggestion : pour le juge responsable, trouvons un poste au Service après vente d’une grande surface quelconque, et laissons la justice à ceux qui savent que les femmes ne sont pas un hymen flanqué d’un code barre !

A mon goût, on a trop parlé de la virginité ces derniers temps. Entre Fourniret, le monstre incurable, et ce mari furibond, un seul point commun : cette obsession malsaine, incompréhensible. Incompréhensible, car la fixation sur la virginité ne correspond ni aux lois naturelles – le lion se fout bien de savoir si la lionne a déjà procréé -, ni à l’évidence de la liberté et de la dignité de chacun, qui fonde nos sociétés. Cette fascination pour l’hymen est un remugle qui vient des tréfonds de l’inconscient, peur de l’homme face à cette femme qui détient la clé de sa perpétuation, qui est la seule à savoir de qui est l’enfant qu’elle porte, peur face à ce pouvoir féminin face auquel l’homme se sent dérisoire, avec son jouet pendouillant. Elle a quelque chose de profondément malsain : c’est l’homme qui veut compenser à la force des poings, des voiles et des chaînes la puissance qui lui manque au creux de son ventre. Asservir celle qui l’effraie.

S’il y a bien quelque chose dont j’ai horreur, dans la littérature, ce sont les scènes de première fois féminine. Les phrases du type : « elle sentit son corps se fendre et s’ouvrir », « elle se sentait se transformer », ou, pire que tout, « dans la douleur elle devenait femme ». J’abhorre, dans la presse féminine, les interviews de psys et autres tentatives d’auscultation psychique, les propos comme « La première fois définit la vie sexuelle d’une femme », « On reste toujours marquée par sa première fois », etc. Il y a une idée absolument répugnante là dedans. Comme si la femme n’était pas un être humain achevé et accompli, un être souverain, mais une pâte à modeler en attente du moule, un produit en attente du cachet apposé dans sa chair qui l’inaugurera. Comme si le pénis était un sceau qui s’imprimait dans le vagin.

J’affirme que la première fois n’a aucune importance – ou disons, pas plus d’importance que la deuxième, la dixième ou la millième. Qu’elle soit réussie ou qu’elle se passe mal, elle n’est que le prélude à la suivante. Et même si elle est ratée, quelle importance ? A moins d’un traumatisme de grande envergure, après une expérience sexuelle pourrie, et bien, on se rhabille, on continue sa vie et fait d’autres choix. On ne reste pas à vie hantée par l’empreinte du bipède quelconque que le hasard a choisi pour être le premier. J’ai horreur des chantres de l’inconscient, du traumatisme caché qui influence ta vie, de l’expérience qui fait ton destin. C’est comme si on affirmait qu’une force obscure, animale, qui vient des entrailles, qui sent le sang et les humeurs, manipulait notre volonté, notre liberté, notre clarté d’esprit. L’inconscient, c’est la malédiction d’une chair toute-puissante qui viendrait couvrir des cicatrices du corps les choix de l’esprit ; comme si, sur un bateau, les rats cachés au fond des cales venaient tenir le gouvernail.

Tuons les mots « virginité », « première fois », et tout ce qui soumet la femme à l’incomplétude. Si je puis me permettre de suggérer quelque chose : oubliez votre première fois. Les souvenirs qui marquent et qui structurent une vie, on les choisit soi-même, on ne laisse pas les coïncidences et la viande présider à leur élection.

~

Pour finir sur une note plus légère : si vous voulez me voir en photo dans mon arche de Noé natale, à cheval en robe gothique, et autres situations profondément gênantes, lisez le numéro 12 du magazine Cavalière. (Un magazine que j'aime bien, soit dit en passant. C'est un mélange très juste, entre féminin, guide d'astuces équestres et hommage au cheval ami, belles photos à l'appui.) Il publie une grande interview de ma mère Sylvie Brunel, à l’occasion de la sortie de son roman Cavalcades et dérobades… et les images valent le détour. (A celui qui se moque, je précise que la photo de moi a été prise lors d’une fête du cheval costumée ;)).
Je vous souhaite un beau mois de juin et des lectures plaisantes – n’hésitez pas à m’en faire part, je suis gourmande. Merci à tous ceux qui me lisent.
Ariane

par Ariane Fornia publié dans : Divers
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Dimanche 25 mai 2008

Bonjour à tous,

Pardonnez-moi pour ce grand blanc... J'ai survécu aux écrits de l'Ecole normale supérieure ; après un week-end passé à me dandiner sur de la musique primitive et à me passionner pour le remariage de Gabrielle Solis (Desperate Housewives, saison 3), j'ai réussi à reconstituer assez de neurones et de muscles pour taper sur un clavier – tout doucement, n'exagérons rien, je ramasse mon cerveau avec la pelle et la balayette. Pardon pour ce retard considérable dans mes mails et mes commentaires – les commentaires, c'est fait, les mails, par pitié, encore un peu de patience. (Je rentabilise mes efforts : autant commencer par ce dont le résultat est visible;)) Je vous donne quelques nouvelles avant de replonger dans la préparation des oraux...

Je dois tout d'abord faire amende honorable et me flageller aux pieds de ceux que j'ai outragés. Vous souvenez-vous qu'en janvier dernier, lorsque j'ai dressé la liste des illusions annuelles (c'est à dire : les bonnes résolutions), j'avais osé proférer le blasphème suivant : „lire un Zola en entier, sans buter à la page 50“ ? Submergée par une déferlante de protestations indignées, j'avais courbé l'échine et juré de retenter. J'ai donc abordé La curée en me double-scotchant la mâchoire pour éviter un décrochement intempestif, et honoré mes engagements avec une bonne volonté à faire peur.
Et j'ai adoré. Adoré cet enchevêtrement de la grande histoire, celle de l'empire, et de la petite, toute petite, sentant le vieux boudoir aux tentures racornies, celle d'une nouvelle Phèdre bourgeoise et ennuyée qui se jette dans les bras de son beau-fils pour tromper l'ennui d'un mariage de convenances. Adoré cette fresque dont le canevas mêle inextricablement le cynisme et une beauté presque lyrique. A vrai dire, et je le dis en me rapetissant, d'une toute petite voix, je me suis sentie une lointaine parenté d'écrivain avec Zola. (Ca y est, vous secouez la tête, horrifiés par mes chevilles en montgolfière.) Un certain goût pour les descriptions au canif, le souci des détails trop souvent négligés, mais où loge le symbole, une propension à traîner le mythe au niveau d'un quotidien maussade, par ironie mais aussi par un reste de romantisme blessé, ou mal assumé.... j'ai trouvé une ombre sous laquelle me cacher. Du coup, j'ai repris la Fortune des Rougon, que j'avais exécré il y a quelques années, et suis restée fascinée des les premières pages par l'histoire du cimetière laissé à l'abandon, pour que les racines des ronces et des arbustes dévorent les morts... la description des fruits superbes, gorgés de pourriture, qui poussent sur les charniers et sur qui personne ne porterait la dent, par terreur superstitieuse, m'a réjouie d'horreur. A tous ceux et celles qui ont redressé mon hérésie : merci.

Sinon, reprenant mes classiques la veille de l'épreuve de français, j'ai relu Le noeud de vipères, de Mauriac. Et je suis face à un cas de conscience. Comprenez-moi bien : je voudrais détester Mauriac. Déjà, ce qu'il écrit dans Génitrix sur sa mère est impardonnable, et je vomis toute cette engeance – Bazin, Mauriac – qui profitent de quelques traumatismes mal digérés pour cultiver dans les recoins de leur cerveau rance une misogynie répugnante. D'ailleurs, je ne lui pardonnerai pas les propos orduriers qu'il a tenus lors de la parution du Deuxième sexe. Ils empestent la frustration, la haine et la peur des femmes cultivée dans les confessionnaux, les bordels et tous les temples du dégoût de soi, cette frustration fielleuse d'une vieille France étouffante. Mauriac, c'est vraiment pas cool. Ca vous catalogue „de droite“, chapelet et pot au feu en moins de deux. Bref, j'aimerais bien repousser Mauriac d'une moue dédaigneuse et retourner lire des auteurs mieux pour mon image. Mais, hélas, il a écrit Le noeud de vipères. Et je ne peux qu'admirer ce livre, peut-être justement parce qu'il démonte méticuleusement, mot après geste, de messe en repas de famille, du salon à la chambre à coucher, cette société-éteignoir dont je parlais.
C'est l'histoire d'un vieil homme à l'agonie, mariné dans sa haine, frustré d'amour, qui veut deshériter sa femme et ses enfants. Il ressasse toutes les humiliations, toutes les blessures subies et s'efforce de se montrer sous son jour le plus
haïssable ; mais peu à peu son coeur s'adoucit, et une conversion tardive scelle peut-être sa rédemption... Encore un truc de grenouilles de bénitier, un catéchisme cucul la praline ? Non... même moi, la dévoreuse de curés, je dois admettre que ce n'est pas le cas. Car Mauriac, dans ce roman, se montre virtuose. Tout est si subtil, si ambigu, si incertain, que la mièvrerie est broyée à peine arrivée. Le doute plane sur le personnage de Louis : homme bon mais incompris ou tyran succombant à un dernier vice, l'hypocrisie ? Mauriac vous laisse trancher. Et l'atmosphère de ce roman vous prend à la gorge dès les premières lignes... les pas sous les planchers des vieilles demeures de maître, l'odeur des pins et des pluies, le sifflement des secrets d'alcôve, tout est à sa place. La langue, sobre et tranchante, est traversée d'éclairs de beauté et de génie qui harponnent le regard et arrêtent la lecture pour vous laisser savourer... et parfois, quand Mauriac parle de la passion, j'ai presque vu les mânes de Racine se dessiner au coin d'une page. Rien que pour cela, je ne peux pas détester Mauriac. Dommage.... et tant mieux, finalement.

J'en reviens deux minutes à ma vie. (La couleur rose fushia vous prévient : ceci va être mièvre. Très mièvre. Je vous aurais avertis.) J'évite autant que possible de raconter mon quotidien sur ce blog, mais vous m'avez témoigné tant de sympathie en novembre dernier lors de la mort de Brazil, mon cheval adoré (cf l'article Requiem pour un cheval), que je crois devoir vous dire que j'ai trouvé un nouveau bonheur équestre... qui, bien sûr, n'effacera jamais Brazil, mais m'offre de vrais moments de joie. Depuis quelques temps, un jeune cheval, Priam, est arrivé sous ma fenêtre. (Je peux remercier ma mère, qui a su, sans rien me dire, chercher un cheval que je puisse aimer... et qui m'a amenée le voir à l'élevage de Christiane Boudet, dans l'Hérault, en taisant le fait qu'il était pour moi, parce qu'elle savait que j'aurais refusé de voir un autre cheval après la mort de Brazil.) Priam a trois ans et demi, une robe telle qu'on la croirait dessinée – fond crème, crinière mi-noire, mi blan