Chers tous,
Tout d’abord, je tiens à assurer de mon soutien psychologique tous ceux qui sont
enfermés à surligner des manuels et gratter des copies au lieu d’essayer des bikinis, se vernir les orteils et manger des glaces. (C’est quoi votre parfum préféré ? Moi c’est simple :
tout ce qui est rose ou violet, donc toutes les petites baies qu’on se broie les vertèbres à ramasser. Je sais, je suis une victime des colorants industriels.) Courage, donc, aux soldats du bac,
des partiels, et aux endives studieuses de toute sorte. Comme dirait le vieux Charles, je vous ai compris.
En ce qui me concerne, j’attends les résultats des écrits de l’ENS et je rêve du moment où je pourrai me consacrer à écrire, écrire, écrire. J’ai plusieurs projets sur les starting-blocks, qui
flottent actuellement dans un liquide amniotique encré, sous la couverture de gros cahiers en papier recyclé, gorgés jusqu’à la tranche de notes, de graffitis, ébauches et autres schémas
préparatoires. Chez moi, un livre a besoin de décanter un certain temps dans un carnet, d’être sauvagement amputé et re-greffé à grands traits de plume rageuse, de mûrir, avant d’avoir droit à
l’existence. C’est pour cela que je mène plusieurs projets de front : je peux m’offrir le luxe d’en laisser un mariner dans son encre pendant que je sculpte l’autre. Les Islandais purs et
durs enterrent l'hiver de la viande de requin, la laissent se putréfier pendant quelques semaines et l’exhument au printemps pour la servir baignée d’alcool pur : je fais à peu près la même
chose avec mes bouquins. S’ils survivent au « test de l’inhumation », si je peux encore regarder une idée en face sans rougir de honte quelques mois plus tard, ces livres obtiennent
leur passeport pour l’existence. Sinon, ils rejoignent le charmant cimetière de mes avortements créatifs – où figurent, entre autres tentatives géniales, l’idée d’écrire un roman dont le
narrateur serait une agrafeuse, des élucubrations sur la résurrection de mon amour Novalis qui viraient légèrement au fantasme nécrophile, ou encore des chroniques tellement bien senties que je
n’aurais plus jamais pu mettre un orteil hors de chez moi. Vous voyez, la mise en bière momentanée a du bon.
~
J’avais écrit une chronique pour Métro au moment de l’affaire du mariage annulé, mais toutes les tribunes de la semaine étaient déjà prises, et les textes sur l’actu se périment très vite, surtout quand ils sont dictés par l’indignation. Vous aurez donc l’exclusivité de ce produit avarié, chers lecteurs d’Aiglures.
Revendez votre épouse !
En avril dernier, le tribunal de Lille a, suite à la demande de l’époux, annulé un mariage, au motif que la mariée n’était plus vierge au soir de ses noces. En effet, il y aurait eu « erreur sur
les qualités essentielles du conjoint ».
On se croirait au service des réclamations d’un magasin d’outillage : « Produit défectueux, remboursez ! ». Ca serait sympa de faire son mariage comme son marché, non ? Imaginez. La tignasse
sauvage de votre mari commence à s’effilocher comme une vieille queue de rat ? Renvoyez-le au fabriquant. Votre chère et tendre, autrefois svelte sylphide, devient un gros tas de cervelas ?
Exigez donc un échange standard ! Et surtout, avant de vous marier, faites un examen complet du produit et prenez une garantie : l’arnaque est au coin de l’oreiller. Trop tard, vous êtes déjà
passé à la caisse ? Revendez votre conjoint au prix de l’argus…
Non, franchement, il faudrait pas se faire gruger sur les « qualités essentielles » de la marchandise. Et pour une femme, bien sûr, c’est son statut vaginal. La femelle est une machine à bébés,
avec du rouge à lèvres sur la coque pour faire joli. Ne vous laissez pas refourguer un modèle d’occasion, achetez neuf !
Ce jugement du TGI de Lille, en vérité, il signifie : « Votre cerveau, votre personnalité, tout ça, c’est de l’accessoire. Vous êtes un trou. Et s’il n’a pas été livré dans l’emballage d’origine,
vous n’êtes rien d’autre qu’une marchandise défectueuse. » Quand je compare cela avec un autre procès qui vient de s’achever, celui d’un certain tueur obsédé par la virginité, j’en ai la nausée…
Quand en aurons-nous fini avec cette membrane maudite ?
J’ai du mal à croire que nous sommes en France en 2008. Suggestion : pour le juge responsable, trouvons un poste au Service après vente d’une grande surface quelconque, et laissons la justice à
ceux qui savent que les femmes ne sont pas un hymen flanqué d’un code barre !
A mon goût, on a trop parlé de la virginité ces derniers temps. Entre Fourniret, le monstre incurable, et ce mari furibond, un seul point commun : cette obsession malsaine, incompréhensible. Incompréhensible, car la fixation sur la virginité ne correspond ni aux lois naturelles – le lion se fout bien de savoir si la lionne a déjà procréé -, ni à l’évidence de la liberté et de la dignité de chacun, qui fonde nos sociétés. Cette fascination pour l’hymen est un remugle qui vient des tréfonds de l’inconscient, peur de l’homme face à cette femme qui détient la clé de sa perpétuation, qui est la seule à savoir de qui est l’enfant qu’elle porte, peur face à ce pouvoir féminin face auquel l’homme se sent dérisoire, avec son jouet pendouillant. Elle a quelque chose de profondément malsain : c’est l’homme qui veut compenser à la force des poings, des voiles et des chaînes la puissance qui lui manque au creux de son ventre. Asservir celle qui l’effraie.
S’il y a bien quelque chose dont j’ai horreur, dans la littérature, ce sont les scènes de première fois féminine. Les phrases du type : « elle sentit son corps se fendre et s’ouvrir », « elle se sentait se transformer », ou, pire que tout, « dans la douleur elle devenait femme ». J’abhorre, dans la presse féminine, les interviews de psys et autres tentatives d’auscultation psychique, les propos comme « La première fois définit la vie sexuelle d’une femme », « On reste toujours marquée par sa première fois », etc. Il y a une idée absolument répugnante là dedans. Comme si la femme n’était pas un être humain achevé et accompli, un être souverain, mais une pâte à modeler en attente du moule, un produit en attente du cachet apposé dans sa chair qui l’inaugurera. Comme si le pénis était un sceau qui s’imprimait dans le vagin.
J’affirme que la première fois n’a aucune importance – ou disons, pas plus d’importance que la deuxième, la dixième ou la millième. Qu’elle soit réussie ou qu’elle se passe mal, elle n’est que le prélude à la suivante. Et même si elle est ratée, quelle importance ? A moins d’un traumatisme de grande envergure, après une expérience sexuelle pourrie, et bien, on se rhabille, on continue sa vie et fait d’autres choix. On ne reste pas à vie hantée par l’empreinte du bipède quelconque que le hasard a choisi pour être le premier. J’ai horreur des chantres de l’inconscient, du traumatisme caché qui influence ta vie, de l’expérience qui fait ton destin. C’est comme si on affirmait qu’une force obscure, animale, qui vient des entrailles, qui sent le sang et les humeurs, manipulait notre volonté, notre liberté, notre clarté d’esprit. L’inconscient, c’est la malédiction d’une chair toute-puissante qui viendrait couvrir des cicatrices du corps les choix de l’esprit ; comme si, sur un bateau, les rats cachés au fond des cales venaient tenir le gouvernail.
Tuons les mots « virginité », « première fois », et tout ce qui soumet la femme à l’incomplétude.
Si je puis me permettre de suggérer quelque chose : oubliez votre première fois. Les souvenirs qui marquent et qui structurent une vie, on les choisit soi-même, on ne laisse pas les
coïncidences et la viande présider à leur élection.
~
Pour finir sur une note plus légère : si vous voulez me voir en photo dans mon arche de Noé natale, à cheval en
robe gothique, et autres situations profondément gênantes, lisez le numéro 12 du magazine Cavalière. (Un magazine que j'aime bien, soit dit en
passant. C'est un mélange très juste, entre féminin, guide d'astuces équestres et hommage au cheval ami, belles photos à l'appui.) Il publie une grande interview de ma mère Sylvie Brunel, à
l’occasion de la sortie de son roman Cavalcades et dérobades… et les images valent le détour. (A celui qui se moque, je précise que la photo de moi a été prise lors d’une fête du cheval
costumée ;)).
Je vous souhaite un beau mois de juin et des lectures plaisantes – n’hésitez pas à m’en faire part, je suis gourmande. Merci à tous ceux qui me lisent.
Ariane
Commentaires Récents