J'ai été surprise de vous avoir vue ce matin dans l'emission littéraire Vol de Nuit; la fameuse Ariane Fornia! Vous avez un sacré débit! ; ) J'ai lu votre premier livre... il y a plusieurs années. Ma première réaction a été celle de beaucoup de lecteurs: un bouquin d'une "ado" égocentrique qui se rebelle et qui crache son venin comme tous les "ados" qui se respectent. Et votre dernier livre, même s'il paraît avoir été écrit avec un plus grand recul, le thème reste le même. Et je vais vous dire franchement mon avis: c'est dommage de gâcher une si grande facilité pour l'écriture à des sujets aussi puérils. Vous êtes une adolescente qui se complet dans... l'adolescence! Pourquoi ne pas écrire quelque chose de plus mature, de plus "puissant"? Avec vos facilités ce ne serait pas du luxe vous ne croyez pas? On dit de vous (et vous le dites vous-même) que vous êtes "surdouée", "précoce", "d'une intelligence supérieure"... Pourtant vous privilégiez la forme au fond: vous écrivez bien, certes, mais vous racontez des gamineries sans importance et sans aucune profondeur. L'humour noir est à la mode ça c'est sûr, mais il faut savoir l'utiliser à bon escient. Vous êtes capable de mieux que ces textes infantiles et creux. Si vous êtes vraiment quelqu'un de "précoce", d'une "intelligence supérieure", prouvez-le nous enfin! Et cessez ces enfantillages d'ado en crise qui prétend tout connaître et tout comprendre.Le propre de l'idiot, justement, est de croire qu'il a tout compris.Ne l'oubliez pas.Marie.
Chère Marie,
Je vous dois le respect pour ce commentaire constructif, permettez-moi donc une réponse franche.
"Ma précocité et mon intelligence supérieure" ne sont que des bocaux dans lesquels on m’enferme. Je peux vous présenter le résultat d’un test de Q.I., mais je ne pourrai jamais certifier mon intelligence – car c’est quelque chose qui se construit et s’expérimente continuellement, à chaque situation face à laquelle on doit réagir. Je n’ai jamais cherché à affirmer ma supériorité sur qui que ce soit. Je n’ai jamais prétendu tout connaître, ni tout comprendre. Et je ne suis pas « en crise », ça va très bien merci. Voilà pour les précisions préliminaires, entrons maintenant dans le vif du sujet.
« Vous êtes une adolescence qui se complet dans… l’adolescence. » Oui, et j’ai dix-huit ans et trois semaines. Ne jugez pas l’œuvre qu’on construit en une vie à l’aune de ces quelques années. Vous allez me dire : Rimbaud, à dix-sept ans, écrivait des poèmes superbes. Bien sûr. Et de quoi parlaient-ils, dans leur immense majorité ? De l’adolescence et des sentiments adolescents. Aucun jeune auteur n’a réussi à singer l’expérience d’un vieil écrivain et composer Guerre et paix. A chaque âge ses plaisirs, c'est la même chose en littérature. Vous allez me dire : ne comparez pas vos petites chroniques à la beauté des poèmes de Rimbaud. Je vous rassure, ce n’est pas mon intention. Je veux juste vous montrer qu’entre 1870 et aujourd’hui, plus d’un siècle s’est écoulé. Et qu’on n’échappe pas à son époque. Oui, je pourrais essayer d’être une nouvelle Victor Hugo, sans la rhétorique et la culture classique assénées des années durant dans les lycées du XIXe siècle, je pourrais me vautrer dans un marécage pseudo-lyrique qui n’intéresserait de toute façon PERSONNE, puisque la poésie et le lyrisme sont totalement passés de mode. Nous vivons au XIXe siècle, à l’ère des séries télé, du jetable, de l’invasion de l’image, de l’éphémère et du divertissement. Chercher sa place en littérature, ce n’est pas singer les anciens et nier en bloc tout ce qui fait 2007, c’est composer avec les exigences de notre époque pour trouver un écho. Cela a tout d’une lapalissade, mais cela mérite d’être répété : on écrit pour être lu. Et on évite de rebuter le lecteur en lui montrant ostensiblement qu’on méprise le siècle dans lequel il vit (aujourd'hui, on ne peut pas se permettre de commencer un roman par cinquante pages de description introductive). Donc, on accorde des concessions à l’esprit actuel. Cela ne signifie pas sombrer dans la facilité. Je ne prends pas mes lecteurs pour des abrutis : si je veux être lue, je dois leur servir des choses de qualité. Et je crois sincèrement avoir fait de mon mieux dans Dernière morsure, pour offrir un portrait vrai et drôle de l’adolescence. L’humour est un appétant, mais je crois, j’espère avoir mis des choses plus substantielles dans la préparation. Dernière morsure se veut certes mode d’emploi, catalogue ironique de l’adolescence (cf l’abécédaire), mais aussi miroir des passions et des angoisses de cet âge (cf vertige de l’adolescence). Je reçois des mails qui me disent : « Vous avez raconté toute mon adolescence, tout ce que j’ai ressenti, je me suis entièrement reconnu(e) dans votre livre. » Vous dites que mes textes sont « infantiles et creux ». Mes lecteurs ne sont pas des veaux. Ils ne m’écriraient pas que j’ai capturé toute leur jeunesse si je m’étais contentée de lister les styles vestimentaires. Je ne renierai pas Dernière morsure, je ne mépriserai pas ceux qui l’ont aimé.
J’ai de l’ambition littéraire, et j’ai toute une vie pour vous le montrer. Si vous continuez à me lire, vous le verrez. A mon tour d’être sentencieuse : « n’oubliez pas » (je reprends votre formule) que pour les auteurs d’aujourd’hui, il faut concilier l’exigence et l’envie de plaire à tous. La littérature doit être agréable : lire, c’est avant tout un plaisir ! Vous vous plongez dans la Phénoménologie de l’esprit sur la plage, vous ? Ne préférez-vous pas la littérature, qui a vocation à divertir ? Cela dit, pour être une vraie joie, pas une satisfaction éphémère, un livre doit avoir une certaine substance, une profondeur. J’en suis bien consciente, et je ne néglige pas ces impératifs là. Mais, encore une fois : si je m’adonnais à mes vraies pulsions littéraires, romantiques, lyriques, mystiques et torturées, personne n’aurait jamais entendu parler de moi. Et c’est bien normal. Dans mon journal intime, j’écris ce que je veux. Dans ce que je publie, j’essaie de penser à mon lecteur. Je ne vis pas barricadée dans ma tour d’ivoire. On ne tire pas impunément la langue à son siècle.
« Pourquoi ne pas écrire quelque chose de plus mature, de plus puissant ? », me demandez-vous. Merci de m’en croire capable, mais je vous renvoie la question : si c’est si facile, pourquoi ne le faites-vous pas ? La république des lettres en 2007 n’est pas le jardin d’Eden, et il n’est pas si aisé d’y trouver sa place.
Merci d’avoir pris la peine de me lire et de m’exposer vos idées.
Bien à vous,
Ariane F.
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